Le 17 Juin 2016

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Les choses sont bien différentes aujourd'hui. Kube partage sa roulotte avec moi dorénavant. Merci à lui. Sans quoi, seule une misérable tente m'accueillerait pour la nuit. Le vent s'y engouffre, l'eau s'y infiltre et la toile se montre incapable de retenir insectes et vermines. Mon pote m'épargne une fièvre persistante en m'invitant sous son toit. J'empeste le tabac froid mais je ne suis plus seul. Sarah profite de notre caravane, Crétin s'est installé dans celle du médecin et Kevin dans l'infirmerie avec Céline. Je n'y comprends plus rien.

Je croise mon reflet plus souvent maintenant. Je vois un homme malade, je me fais peur. Ces joues creusées et cette barbe clairsemée n'arrangent rien. Je ressemble à un épouvantail. Vincent L'Epouvantail. Voilà comment me nommer si d'aventure l'histoire me retient. Ma belle allure s'envole, mes espoirs et ma dignité aussi. Je dispose de temps pour m'apitoyer depuis que la Caravane a redémarré après des réparations sommaires.

Quel vacarme ! Les silencieux sur les échappements manquent et laissent les moteurs rugir sans crainte d'attirer sur nous de mauvaises intentions. Peu importe, après avoir survécu à la tempête et à la maladie, aucune créature et aucun homme ne me fera peur. La nature représente mon adversaire le plus sérieux, le reste se balaie d'un revers de main.

Je désire toujours la belle sauvage, et pourtant, je la chasse comme une mouche ingrate. Je demande à l'aider, elle me répond en fuyant mon regard. Elle m'évite soigneusement. Elle se plaint auprès des nomades de mes « insistances » et ils me réprimandent. De quoi parles-tu Sarah ? De quelles insistances ? Nous roulons toute la journée et nous nous arrêtons seulement la nuit pour remplir les réservoirs et nos estomacs ! Je te croise une fois par jour, comment ma présence pourrait t'oppresser ?! Et pourquoi je ne parviens pas à t'effacer de ma tête ?

« C'est le pire, m'avoua Kube, quand tu oublies, c'est le pire... »

Je lui ai répondu alors n'avoir jamais rien vécu avec elle, aucune romance, seulement la cavale et la misère.

« Alors, il n'y a rien à oublier. Problème résolu. »

« Sérieusement Vincent. J'ai déjà rencontré des gens qui avaient le même problème que toi et qui chialaient comme toi. C'était avant le cataclysme, au collège, des minettes qui n'avaient jamais rien connu de la vie et qui s'effondraient pour trois fois rien. Mec ! Reprends-toi ! »

Comment lui donner tort ? Je ne me reconnais même pas.

« Donne-moi des goules ou des mecs à buter, ça me changera les idées. »

Les paysages fades se succédaient sous mes yeux las. Espoir. Clémence. Pourquoi suis-je toujours lié au destin tragique d'une femme ?

Je me souviens de cette époque, pas si lointaine, où je veillais sur le village fusil à l'épaule. Je tuais en toute impunité. Les villageois n'exigeaient rien d'autre de moi. Je profitais de la vie là où je trouvais du plaisir. Quelques adversaires se dressaient contre moi comme les épices relèvent les bonnes recettes. Je ne rêvais que de quelques bandits à abattre et des groupes de goules à décimer. Je pestais contre tous les diables à la moindre froissure. En vérité, je vivais bien et je ne mesurais pas ma chance. Avec ce recul, j'aurai bien mieux défendu Espoir, et ne me serai interdit toute retraite. J'aurai assassiné Michel au premier signe de sa trahison...

Je tuais au moins une fois par semaine. Mon canon a chanté pour la dernière fois avant de rencontrer les nomades. Depuis ? Rien. Pas une cartouche, même pour m'entraîner. J'ai participé à la traque des Crânes, j'y croyais, mais nous les avons trouvés morts. Je n'ai même pas eu ce loisir. Le goût du sang me manque. Celui qui ne tâche pas ma mémoire.

Les camarades évitent le conflit à tout prix. Ils refusent de m'envoyer en mission suicide. J'aimerai agresser les Crânes dans leur raffinerie, répandre la mort et finir en beauté. Mourir en héros serait une belle fin pour moi non ? Mais non, nous brûlons de l'essence en les contournant par le Nord.

Kube m'a conseillé de taire cette idée folle. D'après lui, ce mode de pensée appartient aux bandits. Me serai-je trompé de camp ? La question revient régulièrement.

Le Théâtre des Cobras. Combien de mes critiques fusèrent à leur égard ? Je réalise aujourd'hui mon erreur, j'aurai dû suivre Mickael, il vivrait peut-être encore. J'aurai dû l'imiter quand il plongeait tête la première dans ces orgies dégueulasses. J'aurai dû boire à en vomir et m'éclater à en mourir. J'aurai vécu dans l'ivresse sans la promesse d'un lendemain. J'aurai aimé chaque seconde de cette vie minable.

La vie... Cette garce dispose d'étranges ressources pour nous surprendre. Alors même que je me noyais dans cette mélancolie, Kube m'en sortit d'une franche tape sur l'épaule.

« Ton vœu est exaucé camarade, regarde sur ta droite ! »

Dans les anciens champs envahis d'herbes folles et d'épineux, se mouvaient des groupes de goules. Peu nombreuses, elles observaient notre lente progression, elles nous suivaient en conservant une bonne distance. Les créatures autrefois humaines refusaient de nous attaquer. Craignaient-elles nos défenses ? Pour la première fois, elles démontraient de l'intelligence. Ou manquaient-elles simplement d'appétit ?

Le tout terrain kaki de Bob remonta le convoi pour arriver jusque nous.

« Vincent, ça te dirait d'apprendre à te servir du calibre cinquante ? »

J'acquiesçai sans réfléchir dans la seconde. Kube décala son pick-up hors de la file et s'arrêta le temps pour moi de changer de véhicule. Seth m'aida à grimper. Il arma la mitrailleuse après m'y avoir installé. Bob démarra doucement et prit sa place dans le groupe d'assaut constitué. L'américain à mes côtés renoua avec ses vieilles habitudes militaires en hurlant son briefing dans mes oreilles.

« - Ces putes menacent notre flanc droit ! Elles attendent avant de passer à l'attaque !

- Elles sont pas nombreuses pourtant !

- Des éclaireurs ! Le terrain nous cache surement le reste du groupe là-bas, regarde ! »

Il pointa du doigt une ligne. Le champ formait un creux et nous interdisait de voir au-delà.

« - Comment tu peux savoir qu'elles se cachent là-dedans l'américain ?

- Je ne sais pas ! On dirait qu'elles chassent en groupe et qu'elles forment une horde ! On ne peut pas courir le risque ! »

Il passa ensuite aux explications techniques de l'engin entre mes mains.

« Ici, la gâchette et là, la mire. Le levier pour armer est ici. »

La conception se révélait sommaire mais robuste. Pour la première fois, je sentis le contact froid de l'arme. Je la parcourrais du bout des doigts, presque sensuellement. J'accédais à l'interdit. Seth tapa sur la cabine du tout terrain et on vira dans les champs à vive allure. On fonçait droit sur les goules.

« - On n'a pas beaucoup de munitions pour cet engin-là camarade ! Tire en rafales courtes quand t'es sûr de toucher ! Vise les groupes en priorité, laisse les fuyardes aux autres ! Je te dirais quand on sera assez proche pour ouvrir le feu ! Compris ?

- Ouais, ouais, reçu ! »

Enfin nous pouvions voir la horde. Seth avait raison, des centaines d'entre elles nous poursuivaient ! Elles grouillaient de toutes part. Je ne les craignais pas.

« Le but de la manœuvre est de les disperser. Ces saloperies bouffent leurs morts, à nous de les occuper pour un moment ! Ça va être à toi ! FEU ! »

BOOM

La puissance du coup me secoua de la tête aux pieds et son écho vibra jusque dans mes os !

BOUMBOUMBOUM

Un bras et une jambe arrachés. Seth me dévisagea un court instant.

« Haha, enfoiré ! Tu souries comme un démon ! »

Par surprise, il attrapa fermement mon entrejambe.

« Et c'est que tu bandes en plus mon salaud ! Haha, continues comme ça ! Dégomme-les ! »


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