Le 20 Mai 2016

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L'infirmerie est une caravane assez grande pour accueillir deux lits, deux armoires bourrées de médicaments et des caisses où s'entassent des instruments et des bandages. Les parois blanches sont entretenues et je jurerai que personne n'a jamais fumé ici. Au contraire, un doux parfum printanier accompagne les bouquets de fleurs fraîchement cueillis. Les vieux rideaux aux motifs floraux atténuent la lumière solaire et contribuent à l'ambiance chaleureuse. La coquetterie et la netteté de l'endroit sont le fait de Céline, l'infirmière aux yeux clairs. Ses visiteurs viennent chercher le repos et les soins, il est impératif pour elle que la pièce soit aussi saine que possible, pour le corps comme pour l'esprit. Un travail titanesque, elle mérite toute mon admiration.

Il me suffit de clore les paupières pour revenir à la semaine dernière et visualiser le même endroit avec une toute autre allure. Des relents de boucherie remontent à mes narines, le sang coule et déborde. Je l'entends. Plic ploc plic ploc chantait le goutte à goutte rouge inondant le sol. Les hurlements me déchirent les tympans et achèvent mon âme dans ces méandres cauchemardesques. Un minuscule être humain privé de vie gît mutilé sur un plateau d'inox telle une relique. Cette vision me prive de repos, d'appétit et de confiance dans l'avenir.

La mère, la tueuse, dormait péniblement malgré la quantité importante de sédatifs ingurgités. Elle n'avait pas encore ouvert l'œil depuis son opération mais je lisais la douleur sur son visage. Ses yeux se révulsaient sous ses paupières comme deux billes folles. Elle manquait même parfois de se couper la langue dans des spasmes effroyables. Au bout de plusieurs crises, je plaçais le mors machinalement. Elle a tué l'enfant en s'infligeant de terribles blessures, plus rien ne serait pareil pour elle désormais. Le cœur et corps meurtri, Sarah devra renaître ou disparaître.

Lors de ma dernière veille à son chevet, le médecin interrompit mon recueillement et congédia Céline. Il s'installa en face de moi, le regard fuyant et les mains tremblantes.

« Elle ne le désirait pas. L'enfant était le fruit d'un crime, d'une horreur sans nom. Chaque haut-le-cœur le lui rappelait. Elle se méprisait et... souffrait. Elle me confia, avec force détails, les sévices endurés pendant sa captivité. Personne ne devrait avoir à subir cela. Personne. Personne ne peut s'en remettre. »

« Je voulais l'aider mais il était trop tard. Nous ne pouvions que surveiller sa santé et son esprit. Les ravages sont trop importants. Je craignais que cela arrive et... c'est arrivé. »

« Elle souhaitait sa mort. S'éteindre et prendre l'enfant avec. Elle voulait partir et ne laisser aucune trace. Je ne sais même pas si nous avons bien fait de la sauver. Je me demande si nous n'aurions pas dû abréger ses souffrances. A son réveil, la douleur sera plus vive encore que tout ce qu'elle n'a jamais vécu. »

« Si je te raconte tout ça, camarade, c'est pour te dire de ne pas la juger trop promptement. Ce n'est pas un bourreau ou une meurtrière. Sarah est une victime. Elle aura besoin de temps plus que de pitié. »

Il marqua une pose pour évaluer ma réaction, je le devinais dans son regard. Il continua, la voix encore hésitante.

« Aussi, je te sais lié, d'une manière très indirecte, à tout cela. Elle entretient une profonde rancœur à ton égard. Elle répétait que tu aurais dû choisir la mort. A la Cité. Je ne sais pas de quoi elle parle, mais elle l'évoquait à chaque entretien. »

« Pour cette raison, mes camarades et moi-même te demandons de ne plus la veiller. Voir ton visage à son réveil, savoir ta présence, a potentiellement le pouvoir de ruiner les espoirs de guérison. »

« Pour son bien, nous te prions de rester à l'écart. »

J'étais de trop.

Mes poings et mes dents se serrèrent. Ma mâchoire se crispa pour contenir l'éclat de colère et le flot d'insultes qui menaçait de jaillir. J'acceptai avec un sourire hypocrite. Pour son bien. Une boule au ventre naquit subitement et me tortura silencieusement. Non seulement elle m'avait démontré que je ne pouvais pas la protéger mais, en plus, on m'excluait, me forçait à l'abandon. Dans un autre temps, pour une autre femme, ma virulence aurait répondu à l'interdiction avec moins de retenue. Mais à quoi bon ? En quoi cela aurait aidé Sarah ?

Le docteur m'indiqua poliment la porte. De l'autre côté se tenait Céline, Kevin et Kube. Les trois patientaient entre figures maussades. Ils partageaient avec moi l'affliction et le manque de sommeil. Leurs moues et leurs cernes ne me trompaient pas. L'infirmière passa devant moi en m'adressant un sourire courtois mais sans croiser mon regard. Kevin la suivit tapota mon épaule au passage. Un geste plein de compassion qui se voulait réconfortant malgré ses mains puissantes. Il ne restait plus que Kube, debout, les paluches enfouies dans les tréfonds de ses poches.

« Je suis pas psycho-machin, je sais pas soigner les gens. Je sais pas les laisser tout seuls quand faut pas qu'y soient tout seuls. Je sais pas si t'apprécies ma compagnie, peut-être que je pue trop la clope, j'en sais rien. Je suis pas un champion, dans ces cas-là, je sais pas quoi dire, c'est compliqué. »

« Enfin, je sais qu'il me reste quelques bouteilles du pays. De la mirabelle. Je gardais ce trésor pour une grande occasion. Genre, mon mariage. »

« Je suis pas certain certain que quelqu'un veuille de moi un jour, ou assez pour se marier... Et puis, plus personne se marie maintenant, c'est fini. Alors je me dis qu'il faudrait peut-être bien ça pour oublier un peu nos malheurs. T'en es ? »

Je hochai la tête pour accepter son invitation, il sourit en réponse. Un sourire triste dégoulinant de fatalisme et des brûlures acides de la vie. Je suivais cette masse énorme. Ce gaillard aux proportions démesurées devait avoir un cœur aussi gros que sa panse. Sa sueur rance dérangeait parfois mais ce bonhomme transpirait de gentillesse. Il a dû en souffrir.

En marchant dans ses pas, je réalisais ne pas le connaître, ne rien de savoir de son passé. J'ignore quelles ombres ont forgé son caractère et sa destinée.

Je ne connais pas mieux Sarah. Admettons la vérité. Je me suis intéressé à elle quand ses seins commençaient à pousser. Avant ? Une fillette trop rebelle pour être belle. Et puis, un jour, je l'ai désiré. J'ai transféré sur elle mes interprétations de la vie, mes colères et mes haines. J'avais fait d'elle ma semblable, je l'avais imaginé identique. Un reflet admiré en secret. A tel point que l'union était devenue l'unique solution envisageable. Ça coulait de source, il suffisait d'être patient. J'y croyais et j'appelais ça de l'amour. Est-ce une manière d'aimer ? Personne ne m'a jamais appris ce sentiment. Comment le reconnaître ?

Je me berçais d'illusion. La vie des autres se limitait aux interactions avec la mienne. Rien d'autre. Aucune autre considération que leur influence sur moi, ce qu'ils pouvaient m'apporter ou me dérober. Leurs sensibilités ne comptaient pas, n'existaient pas, j'étais seul.

Pourquoi persister ? Pourquoi continuer ? La petite a répondu à sa manière.


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