Le 08 Avril 2016

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Les journées longues s'enchaînaient. Notre oisiveté nous poussait à traîner nos vielles godasses dans la gadoue et à nous amuser du moindre caillou rencontré. De temps en temps, un nomade venait nous tenir la jambe avec une conversation sans grand intérêt. Polis et distants, ces gens nous invitaient à attendre gentiment le retour des quatre fondateurs pour décider de notre sort. Ils ne nous gardaient pas prisonniers pour autant, nous pouvions partir si nous le désirions. Une telle idée aurait été d'une stupidité sans fond vu les soins particuliers dont ils ont fait preuve envers nous.

Sur le chemin de ma lassitude, je croisai un grand gaillard au crâne lisse comme un cul. Adossé à sa caravane couleur lavande délavée, il roulait une cigarette dans un vieux papier journal. Il me salua d'un hochement de tête et alluma son mégot. Après avoir recraché ce premier souffle extasiant, il me proposa un verre de tord-boyau. Je pénétrai ainsi dans sa porcherie en évitant soigneusement les déchets de son intimité et sans prendre la peine de décrotter mes chaussures. A quoi bon ? Sa corpulence exagérée l'empêchait de circuler réellement à son aise. Il m'installa à sa petite table et me servit dans une tasse sale. Une fois l'arrière goût de poussière passé, le dialogue s'instaura naturellement.

« Kube » me dit-il en levant son verre.

Nos échanges verbaux prenaient le rythme de sa voix grave et monotone. Je crois avoir trouvé plus usé que moi. Pourtant, il était une mine d'information. Par exemple, je pensais que les miliaire officiaient comme les chefs de ces bouseux. Je me trompais : ils votent toutes leurs décisions à voix égales. Plutôt noble. Mais l'intégration de nouveaux membres nécessite la présence de tout le monde. Kube tiqua lorsque je lui avouai que nous ne serions pas forcément intéressés par leur proposition. J'ignorais les intentions de Crétin et Sarah à ce propos, ils sont libres de faire ce qu'ils veulent. Me concernant, je refusai la contrepartie exigée.

Je les voyais ces hommes et ces femmes un jour sur les toits armés jusqu'aux dents et le lendemain dans les champs à se briser le dos. Il était hors de question que je courbe l'échine. Je répugne le labeur, tu le sais. Je peux patrouiller dans les zones les plus dangereuses et faire des rondes toutes les nuits... Mais il ne faut pas me demander de travailler la terre, de laver le linge et de cuisiner pour ces pouilleux ou qui que ce soit d'autre. Ils sont les esclaves de leur quotidien, comme à Espoir.

Le bourdonnement d'un moteur interrompit brusquement la conversation. Un coup de klaxon plus tard et quelques beuglements annoncèrent le retour des militaires. A peine descendus de leur tout-terrain qu'ils me réclamaient déjà ! D'abord surpris et flatté, je me sentis presque important : ils voulaient me rencontrer dès leur retour de leur périlleuse mission. Mais la flatterie sucrée disparut de ma bouche et laissa place à l'amertude de l'incertitude. Kube sourit de ses dents tâchées par la nicotine.

« Te fais pas attendre. »

Je me rendis alors au centre de la couronne de caravanes bancales. Les nomades en firent autant en s'agglutinant tels des mouches autour d'un pot de miel. J'aperçus mes compagnon du coin de l'œil. Les regards suspicieux m'accablaient, me jugeaient. Poings et dents serrées, ils sifflaient des mises en garde. Les quatre guerriers de l'apocalypse se tenaient devant moi, fiers et vigoureux. Ils avaient les même haillons rapiécés mais les portaient mieux et presque de manière menaçante. Nous avions tous la main sur une arme, prêts à dégainer. Le plus grand des quatre, un immense black au crâne rasé fit un pas dans ma direction. Sa voix fracassante imposa le silence dans la foule.

« - Vincent ?

- Oui...

- Vincent Hassermann ?

- Oui, c'est moi. »

Clic. C'était le bruit du cran de sûreté que l'on retire. Je ne répliquai pas. Impossible avec tous ces nomades autour de moi. Je ne déviais pas mon regard, je fixais la silhouette robuste droit dans les yeux.

« - Pourquoi ils te cherchent ?

- Qui « ils »? 

- Les Crânes. »

Un frisson me parcourut. Je déglutis. Ces chiens étaient à mes trousses !

« Qu'est ce que tu leur a fait ? Pourquoi ils te cherchent ? »

Je respirais calmement mais cela ne sentait clairement pas bon. En aucun cas je ne devais laisser paraître ma panique. Elle me prenait pourtant au ventre comme une vilaine colique.

« -Je leur ai botté le cul. Trois fois.

- Et tu les as cramé vifs. »

Comment pouvait-il savoir cela ? Peu importe. Le silence autour de moi m'oppressait. La tension tambourinait mes tempes. L'angoisse tiraillait ma chair. J'assumai jusqu'au bout, l'honnêteté comme dernière ligne défensive.

«  - Ouais.

- Et tu as aimé le faire hein ?

- Ouais, beaucoup. »

Le visage sévère de mon accusateur se décrispa soudainement et un large sourire plein de dents blanches naquit, radieux. Il écarta ses bras puissants et lança des regards amusés à l'assistance. Les nomades se détendirent à leur tour alors que je flottais toujours dans l'incompréhension. Mes coups d'œil discret vers Sarah et Crétin ne m'apportèrent aucune réponse. D'ailleurs, était-ce cela que je cherchais en me tournant vers eux ? J'avais besoin de réconfort en vérité.

Le géant marcha vers moi d'un pas assuré et la main tendue :

« On les aime pas beaucoup non plus ces enfants de putains. Haha ! Moi c'est Bob... Tu peux le dire à l'envers ! Bienvenu parmi nous camarade ! »

Une poignée de main virile conclut la scène et la pression redescendit. Les éclats de rire et un tonnerre d'applaudissement grondèrent autour de moi. L'ivresse me conquit en un instant et je souriais pour la première fois depuis des semaines. L'exaltation. La victoire. Le plaisir de la cruauté décomplexée me revint en souvenir.

Par contre, il m'a fallu trois heures pour comprendre sa vanne... Bob à l'envers, c'est Bob ! Quel con. C'est Sarah qui me révéla le truc sinon j'y serai encore. Je suis retourné voir ce Bob dans les heures qui suivirent son retour pour lui parler de ma petite affaire : la bagnole à récupérer.

« Les camarades voteront quand la question leur sera soumise. »

J'aimerai quand même comprendre leur manie à tous s'appeler « camarade ».

Mon ami, tu seras heureux d'apprendre, que nos diarrhées se sont dissipées grâce à la nourriture saine. Cependant, Sarah revint maussade de l'examen complémentaire voulu par le médecin. Elle ne veut pas nous en parler. Je crois même l'avoir entendu pleurer. Elle se cachait. Elle m'inquiète.


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