Le 25 Mars 2016

22 6 0

Nous partions vers l'Est en suivant le littoral. Je pensais joindre l'utile à l'agréable en imposant à cette balade un air pittoresque ou romantique. D'abord, pour comprendre l'échec de l'effet recherché, il faut imaginer l'ambiance dans la voiture : Crétin ronflait à l'arrière, Sarah baragouinait des vulgarités et une odeur de poisson flottait dans l'habitacle. J'ouvris la fenêtre sous les assauts de ces effluves mais cela dérangeait la demoiselle assise à côté de moi. Elle promenait un rhume depuis quelques jours et son nez bouché l'immunisait des émanations écœurantes de notre garde-manger.

Nous abandonnions la rade d'Agay pour rapidement trouver celle de la bagnole. Oui, je sais. La vanne est facile et le jeu de mot pourri. Je suis tellement fatigué. Jusque maintenant j'occultais la diarrhée explosive qui nous fusillait les tripes. Rien de grave cependant, le toubib de la Caravane nous soignera rapidement. Tu ne comprends pas du tout de quoi je parle ? La Caravane, qu'est-ce que c'est ? Je te le dis sans détour : un coup de chance inattendu. Continue à lire, tu comprendras l'ami.

La panne d'essence arriva après un peu plus d'une heure de route. Nous nous dirigions vers l'Est comme j'en avais l'intention. Pourquoi l'Est ? Aucune idée à vrai dire. Enfin, j'avais la vague envie d'un passage par l'Italie. Voir du pays, sans plus. De toute façon, sans destination particulière mes choix s'avéraient aléatoires. Bref, nous voilà à court de carburant et contraints à la marche.

Plus nous nous éloignions de la baie, plus la vie revenait autour de nous. D'abord les oiseaux réapparurent. Puis les petits animaux tels les rongeurs et autres petites vermines. Les plus gros se firent remarquer bien plus tard. Une bande de sangliers se promenait paisiblement dans le maquis. L'envie de les dégommer me saisit mais Sarah craignait leur charge. Sa voix irritante eut raison des animaux qui s'enfuirent. Même les bêtes ne supportent pas l'acide buccal de la Dame. Adieu épaules et jarrets à la broche, ce soir là nous dégustions encore du poisson dégueulasse. Je suis certain que ce sont eux qui nous filaient la chiasse.

Le jour suivant, nous arrivâmes tranquillement dans une petite ville par une belle plage de galets. La carte nous indiquait Menton. Le tas de ruines ressemblant à tous les autres nous empêchait de concevoir l'éventuelle coquetterie d'autrefois. Il me restait même pas assez d'imagination pour faire ce voyage temporel. Nos yeux se posaient sans passion sur ce décor de guerre où la nature avait repris ses droits. Le vent poussait paresseusement la mer et l'écume s'échouait sur les pierres polies. Une butte envahie d'herbes folles se dressait sur notre gauche. Le vert délavé de la végétation s'agitait sous la brise légère. Un long escalier nous intriguait et, malgré le poids de nos sacs et nos douleurs intestinales, nous décidâmes d'explorer ces hauteurs. Cette crête nous promettait quelques vertiges.

La rudesse de l'ascension éprouva notre endurance. Au sommet, le panorama récompensa humblement nos efforts. Sarah cracha une nouvelle fois sur mon initiative -même si nous étions tous d'accord pour arpenter ces marches.

«  J'ai arrêté de compter à trois cents. J'ai les jambes en compote et le bide qui gargouille comme si une colonie de cafards tapait l'incruste par mon cul. Tout ça pour cette même merde de mer grise. »

« Et vos tronches de débiles. »

Crétin interrompit la scène en pointant du doigt une ruine en contrebas. Je ne distinguai rien au premier coup d'œil. Un mouvement rompit cette certitude. La distance nous empêchait de deviner l'homme ou l'animal. Les doutes se dissipèrent en approchant des décombres d'où la forme se mouvait.

Se mouvait. En l'écrivant, un vieux souvenir d'enfance, de récréation remonte à la surface. Bien avant le cataclysme, dans un autre monde. Ça se résume à une chanson : Move it. Son refrain me revient en tête brusquement, comme si je l'avais entendu quelques minutes auparavant. Certains des habitants d'Espoir me racontaient comment des morceaux pouvaient pénétrer l'esprit et ne jamais en ressortir. Je crois que c'est ce qu'il se passe. Je connais enfin cette sensation. Je m'excuse l'ami, tu ignores de quoi je parle. Fredonner l'air de la chanson m'agacera bien assez tôt.

Revenons à cette silhouette humaine se mouvant furtivement dans les débris. La chose avait vaguement une allure humaine. Tu as deviné : une goule. Décharnée et presque nue, elle cherchait un truc à se glisser sous la dent, un rat peut-être. Je dégainai mon pistolet et lui éclata la tête d'une balle bien placée. Le plomb est souvent le meilleur remède. Je ne pouvais pas imaginer la suite.

Une pierre glissa, puis une seconde et enfin une dizaine. Un nuage de poussière s'éleva autour de nous, comme une ultime menace. Une nuée de yeux fâchés nous observait. La détonation réveilla une centaine de créatures affamées. Encerclés de la sorte, nous n'avions qu'une option : fuir.

J'éliminai rapidement les quelques goules qui tentèrent de nous barrer la route. En détalant, Crétin chia dans son froc et Sarah hurlait comme une truie qu'on égorge. Il n'en fallait pas moins pour réveiller les dernières créatures tapies dans l'ombre. Nos sacs, notre fatigue et nos intestins capricieux nous ralentissaient considérablement. Quelques tirs tinrent la distance mais cela ne suffisait pas. Les monstres furent rapidement sur nous. Une posture défensive devenait nécessaire et urgente. Je cherchais en vain du regard le moindre recoin ou la moindre position qui nous aurait donné l'avantage. Tout était dévasté et infesté. Par réflexe, nous nous sommes engagés dans une ruelle étroite.

Au bout de cette voie, des hommes nous plaquèrent violemment au sol et un véhicule militaire sortit de nulle part. Une énorme mitrailleuse le montait et le mec derrière l'arme n'hésita pas une seconde pour faire feu.

Le tonnerre frappa, chaque tir nous déchirait les tympans et pulvérisait les goules à notre poursuite. Des éclats de pierre, une tornade de poussière et un geyser de chair et de sang tourbillonnaient derrière nous comme un diable. Esprit étourdi, mémoire défaillante, je ne me rappelle que de quelques bribes : on nous fait monter à l'arrière d'un second véhicule, on met les voiles et l'un de nos sauveurs me dit :

« Calibre cinquante mec. Ça fait le boulot. »

Ma réponse : « Hein ? »

Puis le trou noir.

Bienvenue à la Caravane.


Survivance: journal de VincentLisez cette histoire GRATUITEMENT !