Le 13 Novembre 2015

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J'ai participé aux recherches des deux patrouilleurs manquants à l'appel, je parle évidemment de Gégé et de Clem'. On est partis à leur recherche dès l'aube et on a arpenté les bois jusqu'au coucher du soleil. Il nous a fallu trois jours pour mettre la main dessus, ou plutôt, sur ce qui en restait. Ce n'est pas moi qui les ai trouvés, non, c'est une autre équipe. Ils ont pris soin d'emballer les corps dans des couvertures pour les ramener. Une précaution nécessaire pour éviter tout risque de contagion. S'ils n'avaient pas fait cela, personne ne les aurait crus, il fallait le voir pour le croire. Les bandits les avaient ligotés dans une cage avec seulement les bras et les jambes qui dépassaient.

Les goules sont venues et les ont bouffés jusqu'aux genoux et jusqu'aux coudes. Gégé était encore vivant quand ils l'ont trouvé. Il est mort pendant le transport, heureusement d'ailleurs, il n'y avait plus grand chose à sauver. C'est moche dit comme ça, mais je t'assure, il en restait pas grand-chose et son esprit s'était complètement effondré. Comment cela aurait pu être différent, ils se sont fait bouffer vivants putain. Ils ont du tout sentir, quand les monstres leur arrachaient la viande, morceau par morceau. Tout voir, tout entendre. Quelle fin horrible.

Clémence était déjà morte et les oiseaux avaient déjà commencé à lui becter le visage. Les yeux en premier, toujours les yeux. On dit que le regard est une fenêtre sur l'âme et bien, j'ai aperçu l'enfer dans ces orbites vides. J'ai vu le reste aussi, le reste de son corps. Je préférerais garder un meilleur souvenir d'elle, un si joli visage. Je n'aurai pas du regarder. J'en fais même des cauchemars, ça ne m'était pas arrivé depuis l'enfance. Au mieux, mes nuits étaient sans rêve et cela m'allait bien. Je préfère le vide que ces images là.

Je rêve d'elle, de nos moments intimes. Je rêve de la prendre mais, au moment de l'orgasme, je la vois avec ces horribles mutilations. Dans mes rêves je jouis alors qu'elle m'appelle, qu'elle m'aspire vers la mort et sa souffrance. Je me réveille en sursaut à chaque fois, en sueur. Je ne suis pas bien et j'ai besoin de quelques instants pour m'en remettre.

Je n'étais que son amant, très provisoire qui plus est. Je ne lui portais pas vraiment d'amour non plus. Son mari est tombé dans les vapes quand il l'a vu. A son réveil il était fou de rage et de chagrin. Je connais ce sentiment, c'est comme avoir la tête sur une enclume et se la faire marteler. Le pauvre n'était pas au bout de ses peines car Clémence avait un secret : une grossesse d'un mois environ. C'est le toubib qui l'a annoncé. Elle l'avait consulté à l'apparition des premiers signes et il lui avait fait un test pour être sûr. C'était un reliquat de l'ancien monde, ce genre de choses que l'on conserve précieusement.

Seulement voilà, Mathieu, son mari, n'a jamais réussi a l'engrosser. Le doc pensait qu'il était stérile et il y avait 90% de chance que ce fut le cas. Ce n'est pas étonnant, entre les radiations et les pollutions chimiques, la fertilité a globalement été sapée. Je le sais parce que Clémence m'avait raconté tout cela sur l'oreiller. Tu me suis ? Il y a un mois, c'est avec moi qu'elle couchait. Donc, la vie qui poussait au fond des ses entrailles était certainement de moi.

C'était peut-être ça son plan d'ailleurs. C'est peut-être cela qu'elle cherchait et que ce n'était pas un accident. Elle voulait peut-être un enfant et il lui fallait un géniteur. Et lorsqu'elle a compris qu'elle avait réussi, et bien elle est venue couper les ponts. Ou alors c'était vraiment un accident, c'est vrai, qui voudrait engendrer la vie dans un monde pareil ?

Dur.

Mais aujourd'hui, elle est morte et son petit bout de bébé-à-moitié-moi aussi. Matt a tout découvert d'un coup. Je n'imagine même pas le choc, juste derrière sa blessure en plus. Il s'est enfermé jusque ce matin, personne ne pouvait le voir. Deux jours sans rien avaler sinon de l'alcool. Quand il est sorti ce matin, il avait vomi partout sur lui. Il tenait un fusil de chasse et ses yeux étaient rouges, explosés. Il tenait à peine debout. Je ne saurai pas te dire si c'était sa blessure, le chagrin ou la boisson qui le faisait tituber ainsi. Probablement un mélange des trois.

Il se tenait là, debout tant bien que mal et nous a tous dévisagé. Il s'est particulièrement attardé sur moi, comme s'il savait pour ma petite aventure avec sa femme. Ce n'est pas possible autrement. Je suis sûr qu'il était au courant. Il était fou de Clémence, tout le monde le savait. J'ai cru un instant qu'il allait pointer son arme sur moi pour se venger. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Il a glissé le canon sous son menton sans jamais cesser de me fixer droit dans les yeux. Puis, il a appuyé sur la détente pour se faire littéralement exploser la tête. Il y avait des morceaux partout, c'était absolument dégueulasse.

Il n'a rien dit et n'a pas laissé de lettre chez lui. C'était cela son dernier message, ce regard chargé de colère et de chagrin. S'il voulait faire naître en moi un sentiment de culpabilité alors c'est réussi. Si je pouvais lui dire un dernier mot avant qu'il se foute en l'air, je lui dirais que je n'ai jamais cherché qu'à prendre du plaisir et que je n'en savais rien pour le marmot que je lui ai collé dans le tiroir. J'en savais rien et puis, surtout, je n'en voulais pas !

J'espère que j'arriverai à effacer cette image de ma tête. Je n'ai pas spécialement envie de le voir se faire exploser la tête à chaque fois que je jouis. J'en ai vu des trucs violents, mais ce regard-là, à me soutenir jusqu'au bout, c'est comme si c'est moi qu'il avait flingué.

On a brûlé les corps. Trois cette semaine, enfin, trois et demi. Il y a un effet auquel je n'avais pas pensé : la perte du moral. Un effet pervers que les bandits ont anticipé, c'est évident. Ils vont non seulement nous faire crever de faim mais on va aussi devenir fous ! Qu'est-ce qui a empêché Matt de tirer sur moi ? J'en sais rien. Si on commence à s'entre-tuer, les bandits n'auront plus beaucoup de travail ! Autant qu'ils commencent par moi, parce que dans le cas contraire, je leur survivrai tous.

Il y a dans les bois une cabane de chasse que l'on a fortifié. J'y serai à l'abri des goules, elles ne pourront pas franchir les barres de fer. Je ne peux plus rester ici, je prends le départ demain. J'ai besoin de prendre du recul. Ce ne sera pas définitif et je ne serai pas très loin de toute manière. J'ai besoin de réfléchir, au calme.

J'en ai informé le Conseil des Vieux et ils soutiennent ma décision – pour une fois. Ils espèrent que je trouverai de la sagesse dans mon isolement. C'est pas possible, mais quelle bande de tarés avons-nous là ? Je me tapais une femme mariée, je l'aimais beaucoup sans y être amoureux et j'apprends le jour de sa mort qu'elle attendait un enfant illégitime de moi. Son mari s'explose la gueule juste devant mes yeux. Ils pensent que je vais trouver de la sagesse ? J'ai juste besoin de passer mes envies de meurtres.

Et pour m'aider, ce soir Mickael m'a présenté une petite copine à lui. Miss Tequila de sa réserve personnelle, encore. Il y a tellement de choses dans la réserve à ce cochon là. Je ne serais même pas surpris de voir débarquer 40 voleurs ! Mon paquetage est fait, il ne me reste plus qu'à me saouler pour trouver un sommeil sans rêve.



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