Le 6 Mai 2016

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Je remuais machinalement mon bol de haricots rouges accompagné d'un quignon de pain frais. Je prenais ce modeste repas après une nuit de garde et d'une matinée de repos. Rien ne perturba mes rondes sinon quelques ronflements et de rares plaisirs volés à la faveur de la lune. Mes pas avaient résonné dans la solitude d'une nuit fraîche et humide.

Un léger coup de pied dans les fesses me délogea brusquement de ma somnolence. Elle avait son regard farouche habituel, celui qui accuse une douleur indicible. Sarah portait un vieux pull effiloché et sans couleur ainsi qu'un jean trop large pour elle. Ses cheveux retenus par une pince dégageaient son visage. Elle ne supportait plus sa tignasse. Elle disait souvent vouloir y mettre un coup de ciseaux. Ce serait dommage non ? Tant de femmes jalousent sa chevelure sombre et bouclée.

Je regardais ensuite la demoiselle engloutir sa ration. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser qu'elle allait vomir juste après. En y prêtant plus d'attention, sa portion me semblait plus importante que la mienne. Elle avait peut-être interverti nos gamelles, je l'en crois capable. Je la trouvais belle sous ces airs indomptables. Pleine de vie malgré les maux qui la rongeaient et qu'elle ne voulait pas partager avec moi. Peut-être m'en tient-elle responsable ?

Soudain, on frappa avec force à la porte de la caravane. Un haricot se glissa au travers de ma gorge et me fit instantanément tousser. Je n'arrivais pas le dégager et je l'accusais de vouloir m'étouffer. Je tapais sur ma poitrine dans l'espoir de le faire descendre mais seul un grand verre d'eau y parvint. Je sentis son passage douloureux dans ma gorge, millimètre par millimètre. C'est fou comme une si petite chose peu provoquer une telle panique ! Bien des balles avaient sifflé au dessus de ma tête et je me figurais que ce petit haricot rouge aurait pu avoir raison de moi.

Pas de répit pour les braves, on s'impatientait sur le seuil en tambourinant de plus en plus fort. J'ouvris, Seth et son sourire démoniaque se tenaient devant moi. Il m'apprit que Bob me demandait sous la tente de commandement, une opération se préparait. Impossible de refuser une telle convocation. Et puis, en toute honnêteté, la corvée de légume promettait d'être moins bandante.

Je suivis l'américain jusqu'à la grande tente autrefois kaki. Rapiécée de toutes parts, elle ne ressemblait pas plus à du matériel militaire qu'à un char de carnaval brésilien. A l'intérieur, j'y trouvai Bob, le médecin et Kevin. Il avait quitté le camp trois jours plus tôt, je ne m'attendais pas à le voir aussi vite. Il avait promis de revenir uniquement s'il avait de quoi échanger un peu d'hospitalité.

Une blessure au bras gauche justifiait son retour. Le docteur achevait son pansement lorsque je soulevai la tenture. Le bandage presque blanc se teintait déjà de rouge. Le gaillard grimaçait, mimant davantage la douleur qu'il ne l'endurait. Il me salua d'un geste de son bras valide en m'apercevant.

« Salut Vincent. T'inquiète, c'est pas grave, une petite égratignure de rien du tout. Enfin, faut être prudent quand même hein, ça s'infecte ces machins là. »

Je répondis par un simple hochement de tête et chacun accepta cette humble salutation. Je m'interrogeais alors sur la nature de ce comité et de cette convocation. Notre ami s'était peut-être infiltré durant la nuit durant ma garde et on me réclamerait des comptes ? L'idée se révéla stupide l'instant d'après. Connaissant un peu le bonhomme, il n'aurait pas attendu si longtemps pour réclamer des soins.

Un doute me traversa ensuite en voyant le docteur achever son œuvre. Seth m'avait parlé d'une opération, mais de quelle sorte ? Chirurgicale ? Militaire ? Dans le premier cas, on nous aurait installé dans l'infirmerie. Encore une question idiote...

« Vous m'avez demandé ? » demandais-je finalement.

« Ouais. Ouais, assieds-toi. » me répondit le géant noir en me tendant un petit tabouret.

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