Le 10 Juin 2016

14 4 1

Après les pluies diluviennes vinrent les grêles orageuses. La foudre zébrait l'horizon noir, le tonnerre craquait et rompait nos cœurs. Au travers des éclairs aveuglants se profilait une nature détruite. Le monde s'effritait sous nos yeux. De nouvelles trombes, plus intenses encore, gavèrent les torrents déjà violents. Les eaux montaient et rognaient notre îlot jamais inquiété. Très vite, les roues de nos camions furent avalées.

Le courant entraîna lentement un fourgon en queue de convoi. Ses occupants hésitèrent à se jeter à l'eau. Le terrain céda l'instant de trop plus tard et les emporta des dizaines de mètres plus bas dans un grondement sourd. Ils disparurent sans plus de cérémonie, sans un cri pour glacer l'âme.

Kube et moi agrippâmes nos vieux sièges poussiéreux à la première secousse du train arrière. Nous nous regardâmes dans le blanc des yeux un long instant. Je ne sentais même plus la faim qui me tiraillait les entrailles depuis la veille. Kube me bouscula pour accéder à la boîte à gants, plongea ses deux mains pour y remuer la pagaille contenue. Il en sortit sa précieuse cigarette tordue.

« 27 heures et 42 minutes que je me retiens. » dit-il en vérifiant l'horloge du tableau de bord.

« C'est la dernière... Je te promets que si on s'en sort, j'arrête de fumer ! »

La première bouffée l'abandonna au confort de son siège. Les rares poils de ses bras se hérissèrent sous l'effet du poison. Je l'enviais d'avoir trouvé un fragment de sérénité au cœur de la tempête.

« Il ne reste plus qu'à mourir. » lâcha-t-il.

Le miracle tant attendu se produisit enfin ! L'orage s'éloigna avant que mon compagnon n'achève son dernier mégot. Dans son sillage suivaient des nuages pâles mais tellement lumineux. La pluie s'arrêta nette !

«- On dirait la fin. Comme c'est calme, la mort.

- T'as raison mon vieux, c'est la fin... mais de notre cauchemar ! Ouvre tes putains d'yeux ! »

Ses billes s'écarquillèrent et sa mâchoire tomba.

Déjà des têtes s'aventuraient au dehors, des cris et des rires s'élevèrent. L'envie d'embrasser Kube sur la bouche me prit soudainement mais sa figure triste réprima mon ardeur.

« A quelques minutes près, nos deux camarades seraient encore là, comme toi, Vincent, à hurler leur joie. »

Son regard suivit ensuite le tumulte qui prenait le large en emportant avec lui les roulements de tonnerre. Le plus difficile était dernière nous mais il nous restait encore beaucoup de chemin à parcourir. Aussi vaillants puissions-nous être, il nous fallait attendre la décrue.

Nous sortîmes pour la première fois depuis des heures. A continuer ainsi, ces pluies auraient fait de nous des marins d'eau douce ! Enfin pieds à terre ! Enfin, l'expression « pieds dans la boue jusqu'aux chevilles » mentirait moins. Nous jetâmes un œil prudent par-dessus les vestiges de glissières de sécurité. Plus bas, les éléments se chahutaient encore et charriaient des restes de la camionnette de Sébastien et Jérémy. Il n'en restait plus grand-chose. Nous cherchions les corps du regard, en vain.

Christian hasarda une descente pour les secourir malgré les avertissements des autres nomades. Les plus téméraires le retinrent par la veste et récoltèrent une volée de vives protestations. Peine perdue, camarade, personne ne se tire d'une pareille affaire.

Le grand absent de ces derniers jours, le soleil, nous gratifia d'une percée orangée en fin de journée avant de disparaître derrière la ligne de crête au-dessus de nous. Le convoi redémarra tard dans la nuit, à la faveur d'une demie Lune dans un ciel saupoudré de quelques étoiles. Au matin encore nous tournions en rond à la recherche d'une voie de passage. La dévastation laissait un paysage méconnaissable.

Et puis, de guet en guet, nous nous approchâmes lentement de la Caravane et de ses alentours bien connus.

Le regard vitreux et les lèvres sèches, Kube, mince sourire aux lèvres, refusait de me céder le volant. Enfin nous nous engagions dans la dernière ligne droite ! Des ornières commençaient à se former dans ces chemins détrempés, les champs étaient impraticables et les récoltes perdues pour de bon. Mais, de toute évidence, la tempête avait frappé moins fort à cet endroit.

L'après-midi signa la toute fin de notre tourmente. Si près du but, les vigies de la Caravane nous imposèrent le protocole de sécurité devant la herse. Bob grimpa sur l'un des toits de tôles et nous reconnut rapidement. J'imagine que, comme nous, il n'espérait plus ce retour.

« - Je compte neuf véhicules, où est le manquant ?

- Emporté par les eaux ! » répondit l'un d'entre nous, las.

Les lourdes grilles glissèrent sur le côté, leurs roulements hurlaient leur faim de graisse. Kube gara le camion rapidement, complètement de travers et sans s'en soucier.

« - J'espère que le tabac n'a pas pris la flotte !

- T'as dit que t'arrêtais si on s'en sortait. On s'en est sorti, non ?

- J'ai dit ça moi ? Ben merde alors, j'ai menti ! »

Investi d'une énergie nouvelle, il se rua vers sa roulotte pour en ressortir un instant plus tard, une cigarette au bout de ses lèvres. La clameur s'éleva du tas de tôle que je constatai alors intact. Les nomades nous accueillirent à grand renfort d'embrassades et de « camaraderies ». Ils nous distribuèrent aussitôt du pain et préparaient déjà une soupe dans un immense chaudron. Juste de quoi distraire notre faim. Le médecin nous inspecta rapidement et fit état de la fièvre qui nous consumait tous. Il ordonna alors que l'on nous prépare des bassines d'eau chaudes pour décrasser nos vieilles carcasses et leur rendre un peu de vigueur. Notre condition inquiétait le vieux moustachu.

Je le répète mais je pense sincèrement que c'est un miracle que je sois là pour rédiger ces quelques lignes.

Kevin me trouva et vint me saluer. Il grimaça. Crétin lui emboîta le pas dans une accolade chaleureuse. Je ne savais pas comment réagir et donc je m'abstins de répondre par autre chose qu'un simple merci. Mes yeux courraient à la recherche d'une sauvage chère à mon cœur, je mourais d'être sans nouvelle.

« - Sarah est en bonne voie, me répondit Kévin. Il y a un travail difficile à faire sur l'esprit. Vraiment, c'est pas simple.

- Je peux aider, si besoin...

- Ecoute, nous sommes tous heureux de vous retrouver après cette catastrophe. On se faisait vraiment un sang d'encre. Tous, sauf elle. Elle ne veut plus te voir. Elle n'est pas prête et rien ne garantit qu'elle le sera un jour. Encore une fois, le mieux, c'est que tu t'écartes. C'est pas facile mais c'est nécessaire. Pour son bien. Et pour le tien. Repose-toi maintenant. »

L'appel de la soupe interrompit brusquement la conversation. J'imagine sans peine que Kevin me pardonna l'impolitesse de l'avoir bousculé. Le bol m'ébouillanta la langue, me brûla la gorge et le fond de mon estomac dans sa descente.

La faim, j'espère, lecteur, que tu ne connaitras jamais cela.


Survivance: journal de VincentLisez cette histoire GRATUITEMENT !