Le 24 Juin 2016

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Notre extermination de goules a immédiatement porté ses fruits, nous avons balayé la menace. Cette sortie m'a procuré un plaisir coupable de cruauté. Seth l'avait prédit, elles ont dévoré leurs morts et elles ont cessé leur poursuite. Quelques-unes ont taquiné nos défenses les nuits suivantes mais nous les avons vite abattus. Elles ne représentent plus un danger sérieux aujourd'hui, ces parties de chasses nocturnes m'amusent à peine.

A l'exception de ces mises en bouche morbides, nous n'avons rien fait d'autre que rouler et dormir. Nous avons soigneusement évité le domaine des Crânes et leurs patrouilles. Nous sommes sains et saufs, les orteils en éventails sous un ciel généreux. La côte Ouest de la Méditerranée possède de plus jolis paysages. J'écris d'ailleurs ces quelques lignes sur la plage, le soleil décline et la mer me renvoie ses vents salés. La température est insupportable dans la roulotte, Kube transpire deux fois plus, alors je profiterai peut-être du confort de ce sable ce soir.

Une mer bleue remue tranquillement face à moi et sur ma droite se dressent les Pyrénées. Les montagnes nous surplombent et nous barrent l'horizon de leur masse sombre. De l'autre côté se cache l'Espagne ou ce qu'il en reste. Cette frontière naturelle symbolise la première étape des nomades dans leur périple. Mais déjà il se complique.

Ils devraient danser derrière moi pour célébrer leurs efforts mais les citernes et les réservoirs vides remplacent les tambours festifs. Nous avons conservé juste assez de carburant pour réagir en cas d'urgence mais, de toute évidence, nous n'atteindrons jamais les sommets qui nous narguent. La folie a épargné mes compagnons, la situation durera et ils le savent. Ils ont même déployé le camp. Les murmures rapportent souvent la question de la nourriture. Les avis se disputent entre conserver nos réserves pour le voyage et les entamer avant leur pourrissement.

Ils ont organisé des expéditions pour nous ravitailler d'aliments sauvages et de bois pour le chauffage. Ce soir, un groupe de chasseur a ramené quelques cochons hirsutes qui tournent et grillent sur leurs broches. L'odeur parvient jusque moi et vrille mon estomac d'appétit. Je jetterai bien un verre ou deux par-dessus pour m'assurer une belle soirée. Malheureusement, ma garde nocturne me commande de rester sobre.

Bob et les autres m'ont enfin admis comme tueur d'exception... mais bien mauvais pour le reste. Je ne comprends rien à la mécanique et je perds facilement patience. Donne-moi un légume à éplucher et je t'en rendrai la moitié. Je frotte le linge si fort que je l'use et l'effiloche. J'obtiens de meilleurs résultats avec les armes.

Je trie les munitions par calibre, j'astique la moindre pièce et je lubrifie méticuleusement. Ma fierté réside aux soins que je porte à l'arsenal, toujours prêts à l'emploi. J'affûte nos lames avec la même rigueur, jamais leurs fils n'ont tranché avec pareille aisance. Seulement, si nous ne les utilisons pas, la nécessité d'y revenir disparaît une fois l'entretien achevé.

Le médecin a interdit de m'employer dans l'infirmerie, pour me tenir à l'écart de Sarah. Cette disposition s'avère inutile depuis la tuerie de la semaine dernière. Je ne pense presque plus à elle. Si cela arrive, j'inspire profondément et j'imagine la grosse mitrailleuse. Ses sensations gommeraient presque tout souvenir. Ce que je regrette le plus, concernant Sarah, est son refus de partager sa couche avec moi. Kube me répète souvent de ne pas confondre l'amour et le désir, j'admets connaître mieux le second.

Les nomades ont érigé un mur invisible entre elle et moi, je ne peux pas y poser un regard, même perdu, sans alerter la moitié de la Caravane. Malgré leurs précautions, ils n'avaient jamais envisagé l'inverse. Elle m'a abordé, il y a deux soirs. Les tôles de la roulotte soutenaient mon dos avachi de ne rien faire, un tabouret rouillé supportait tout le poids de ma paresse tandis que la Lune précoce captivait mon errance.

J'aime bien ce moment de la journée parce qu'il croise celui de Kat, une guerrière. Je l'ai remarqué la première fois dans le raid contre les goules, elle y participait armée jusqu'aux dents. Elle coupe ses cheveux châtains presque à ras pour gagner son temps au lavage. Ses yeux verts, durs, brillent d'une étrange malice. Sa petite taille trompe son monde, il suffit de la voir en débardeur pour réaliser qu'elle s'entraîne mieux que la plupart des larves qui rampent ici. Elle ne quitte presque jamais son vieux treillis troué, pour mon bonheur, il valorise tellement sa croupe musclée.

Je m'installe chaque soir au même endroit pour faire le détail de son anatomie. Sarah a précisément choisi ce moment pour resurgir.

« - Alors ca y est ? T'es déjà passé à une autre paire de fesses ?

- Faut croire que oui. Tu vas pas t'en plaindre, si ?

- C'est elle que je plains, à devoir supporter un boulet pareil.

- Un peu de respect s'il te plaît, je t'ai quand même sauvé.

- Je t'ai rien demandé. T'as vu le résultat ? Merci pour le cadeau ! T'as de la chance que je manque de force sinon je t'aurai coupé les couilles. »

Sarah est revenue, impossible de douter. Elle se tenait à côté de moi dans sa nonchalance légendaire, comme si de rien n'était.

« - Comment elle s'appelle ? me demanda-t-elle.

- Kat.

- Un vrai nom de merde. Et tu la branches ?

- J'en sais rien.

- Tu ne lui as même pas demandé ?

- Non, pas encore. »

La brune siffla la femme en question et l'invita d'un signe. Sans attendre plus longtemps, elle porta sa voix assez fort pour se faire entendre à l'autre bout du camp.

« - Kat, c'est ça ?

- Oui.

- Ce pervers louche sur ton cul depuis des jours, t'es au courant ? »

Kat s'approcha, elle balançait ses hanches. Elle me fixait droit dans les yeux, sans faiblir. Elle m'absorba tout entier, je ne pouvais que me taire. Son accent allemand m'emporta par son charme.

« - Je sais.

- Ce porc a envie de te baiser.

- Je sais.

- Tu ne sais dire que ça, je sais ? Pis, il sort d'où ton accent ?

- Peu importe d'où il vient. Ce qui importe est de savoir que là-bas, on aime les hommes forts, les hommes durs, les hommes qui vont au fond des choses... au fond de toutes les choses.

- Putain...

- Moi aussi j'aime aller au fond des choses, petite, et je t'assure que c'est toujours moi qui commence. »

Cat conclut son intervention lubrique par un clin d'œil. Elle repartit et je me suis abandonné au spectacle de sa démarche chaloupée. Je déglutis, Sarah soupira. Elle se tourna ensuite vers moi, des mèches désordonnées voilaient une partie de son visage.

« En vérité, j'suis pas venue te voir, toi. Je n'ai toujours pas l'envie. Mais c'est moins pire que ce que j'avais imaginé. En fait, tu ne me fais rien. Ni chaud, ni froid... même pas du tiède. J'suis venue voir le gros, il est là ? »

Je lui indiquai la roulotte d'un signe paresseux. Elle y entra pour en ressortir de longues minutes plus tard, deux bouteilles dans une main et une poignée de cigarettes dans l'autre. Elle s'arrêta à ma hauteur et me lança, sans daigner me regarder :

« C'est un peu moins le bordel dans ton taudis que dans ma tête. La vérité, Vincent, c'est que j'en ai plus rien à foutre de rien. Là, tu vois, je vais me défoncer la gueule toute seule. Je l'ai déjà fait, ça me soulage de cesser d'exister. »

Le silence accompagna nos immobilités.

« T'as rien à me répondre ? »

« Tu fumes maintenant ? » lui répondis-je en singeant l'indifférence.

Elle m'abandonna, seul avec l'image d'un enfant mutilé qui flottait dans ma mémoire. Je n'ai pas oublié. Je ne peux pas taire ce souvenir.




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