Le 6 Novembre 2015

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La semaine a été particulièrement éprouvante. Pour tout te dire, j'en ai ma claque de toujours avoir raison. Les bandits... Enfin « bandits », ce mot n'est plus assez fort pour témoigner de leur cruauté. Ces monstres ont bien enlevé nos voisins de Trouville et Le Roman. Ensuite, ils les ont découpé en petits morceaux pour les éparpiller autour de nous. On a retrouvé quelques morceaux durant les patrouilles. Là un pied, ici une main et, quelques mètres plus loin, son bras. Il y avait quelques morceaux de choix : les troncs avec les tripes qui pendaient sur plusieurs mètres. Ceux là sont particulièrement dégoûtants.

Heureusement qu'on est au début de l'hiver et qu'il fait bien trop froid pour les mouches. Le spectacle serait bien différent si nos copines volantes s'étaient invitées à la fête. Quoiqu'il en soit, on a eu le droit chaque jour à de la viande plus ou moins fraîche. Si on décroche une cuisse pour la brûler, une autre vient la remplacer le lendemain.

Ca veut dire qu'ils sont tout près, autour de nous. Ils nous épient. Peut-être même que ça les fait marrer de voir nos nouvelles recrues vomir tout ce qu'elles ont pendant ces opérations. Ce qui est moins marrant, par contre, c'est les regards qu'on me jette. Au début, je pensais que l'écœurement venant des carcasses que je décrochais. Il s'avère que ce serait dû à mon absence d'émotion pendant la besogne.

Ca dérange les autres que je ne dégueule pas. Ca les dérange que ça ne me fasse ni chaud ni froid. Alors oui c'est dégueulasse, mais il faut bien le faire. Rassure toi lecteur, je n'y prend aucun plaisir. Par contre, je ne suis pas du tout affecté de savoir que j'ai pu connaître ces gens. C'est pas compliqué, c'est impossible de mettre un nom sur un morceau de viande. Curieusement, il n'y a aucune tête. Je me demande ce qu'ils en font. Peut-être des trophées, peut-être gardent-ils le meilleur pour la fin. Pour le coup, j'en n'ai pas la moindre idée.

En tout cas, le plan des bandits fonctionnent à merveille... puisque les premières goules sont apparues. Enfin, on ne les a pas encore croisé mais elles laissent assez de traces sur leurs passages pour savoir qu'elles traînent dans le coin. D'après ce que j'ai pu observer, elles ne seraient que deux ou trois, pas plus. Rien d'inquiétant mais il va falloir être vigilent. Elles ne nous attaqueront pas tant qu'elles pourront bouffer sans avoir besoin de tuer. Je connais la musique et ça sera comme je t'ai dit. Les créatures vont rappliquer par dizaines pour tout manger. Elles vont former des nids, et après, elles nous attaqueront en groupe. Une dizaine de bestioles, c'est jouable, une centaine est une toute autre paire de manches.

J'ai suggéré de préparer de cocktails pour incendier leurs nids quand le moment sera venu mais – tu t'en doutes – l'idée a été rejetée. Trop dangereux d'après le Conseil. Cela éloignerait nos défenseurs et l'opération est en elle même trop dangereuses. Je me suis proposé de le faire tout seul, parce que d'une part, je n'ai pas peur et, d'autre part, ça les soulagerait si jamais je foire.

« T'aimes ça, hein, l'odeur du sang et de la chair brûlée. » Dixit Michel.

Je ne lui ai pas répondu. Franchement, non. La viande cramée c'est pas mon truc. Les steaks, je les préfère saignant. Je ne suis certainement pas le plus pacifiste mais je ne suis pas non plus le monstre qu'il décrit.

Le Conseil a voté la procédure standard pour ce genre de situation. D'abord, il faut rentrer tout le bétail au bercail (tiens ça rime, un poète sommeillerait il au fond de moi?). On ne devait pas tarder à le faire de toute façon. Le froid s'est installé, la glace se forme par endroit, alors je dirai que c'est de saison et ça ne nous perturbe pas trop.

La chasse par contre est interdite. C'est inévitable, on ne va pas risquer une infection. Ca fait chier, j'aime bien la viande forte. De toute manière, je me dis que le gibier est plutôt rare en hiver. J'ai l'air de prendre le truc à la légère mais l'heure est réellement grave, on va devoir se serrer la ceinture. Je déteste cette putain de sensation de faim. Ca te tord le bide et t'as rien à te mettre sous la dent à part de la soupe. De l'eau chaude plutôt, avec une carotte ou une patate dedans. Tu parles d'un festin.

Ce qui m'emmerde un peu plus, c'est que je suis coincé. Ah oui, je ne te l'ai pas dit : ma décision est prise ! Je vais partir. Pas maintenant, à la fin de l'hiver... si je tiens le coup jusque là et c'est pas gagné. La vérole – Michel – me tape sérieusement sur le système.

Au début, quand nous sommes arrivés avec ma mère, je m'en foutais royalement. Tu sais, comme un gosse qui assiste à l'effondrement global. Plus grand chose à foutre de la vie. Bref, il n'était pas le même homme ou alors je ne le voyais pas avec les mêmes yeux. Il avait même l'air plutôt amical et parfois paternel à mon égard.

Eh, j'étais trop jeune pour comprendre qu'il s'intéressait plus à ma mère qu'à mon avenir. C'est un homme, avec une queue entre les jambes, alors je ne peux pas lui en vouloir pour ça. Ce que j'ai mis plus de temps à accepter était de savoir comment elle faisait pour subvenir à nos besoins sans travailler.

J'ai compris la nature de sa besogne bien plus tard et Michel n'était pas le seul à en profiter. Et ouais mon pote, je suis le fils de pute d'Espoir, ça ne s'invente pas ! Enfin, ma mère ne faisait cela car c'était la seule tâche qu'on lui ai jamais confié. Elle n'y prenait pas de plaisir, je crois... j'espère. Tu sais, elle n'arrivait plus à se croiser dans un miroir.

Je me suis toujours demandé pourquoi. Etait-ce à cause de ce qu'elle faisait avec les hommes ou à cause du regard des autres ? Je veux dire, ce n'était pas son choix et ce n'était pas le plus beau métier du monde. Si elle voulait nous nourrir, il fallait qu'elle le fasse. Mais le pire, c'est qu'elle n'avait aucun soutien des autres femmes. Les hommes étaient toujours méprisants et parfois violents avec elle. Quand j'ai intégré les vigies, nous avons demandé au Conseil de revoir la place de ma mère dans la communauté. Je me souviens parfaitement de la réponse des vieux, comme un coup de poignard dans l'estomac :

« Ceux qui n'accomplissent pas les tâches qui leur sont confiés ne peuvent pas prétendre au partage des ressources. Si vous voulez passer à autre chose, il vous faudra alors trouver une remplaçante. »

Evidemment, personne ne s'est bousculé au portillon et ma mère savait que cela n'arriverait pas. Elle s'est pendue trois jours plus tard. C'est moi qui l'ai retrouvé et décroché. Une putain de grosse journée de merde. J'ai chialé à en vomir du sang. J'avais une rage bouillonnante à l'intérieur, un truc à te rendre fou et qui ne veut pas sortir... je me demande d'ailleurs si je l'ai évacué un jour. C'est l'unique fois où la mort m'a retourné les tripes. Et pour longtemps.

Je me dis souvent que si le Conseil avait accepté notre demande, elle serait peut-être encore là. Elle me manque inhabituellement ce soir. C'est pour ça aussi que je ferai bien de partir. Chacun de leurs visages me rappelle cette tragédie.

Depuis, il n'y a plus eu de passe. Il y a eu des viols, des femmes battues à mort, des hommes mis au ban et même une bite tranchée. Quel monde de tarés. Putain.

Je passe du coq à l'âne mais il se fait tard et la patrouille n'est pas encore rentrée, ils ont du retard. Ce soir, c'était Gégé et Clem' qui étaient de corvée. J'espère qu'il ne leur ai rien arrivé. Gérald est un bon élément en plus d'être un fidèle soutien. Clémence, quant à elle, me fait penser à ma mère d'une certaine manière.



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