Le 18 Décembre 2015

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Nous nous sommes suffisamment ravitaillés en écureuils et en rats pour notre périple. Ce fut l'histoire de quelques jours avant de reprendre la route, à la poursuite de ce qui constitue notre famille. La neige a cessé de tomber et le froid est maintenant plus mordant encore. Ce n'est pas cela qui nous fera baisser la cadence ou baisser les bras. Enfin, c'est à force de se le répéter qu'on finit par y croire.

En même temps que Mickael a retrouvé la parole, il renoua avec sa lâcheté. Mon plan n'aurait jamais fonctionné de toute façon mais nous ne serions pas là s'il avait affronté les bandits à Espoir. Nous n'en serions pas là s'il avait au moins tenté de me retenir lorsque je lui confiais avoir besoin de recul. Si j'avais été là, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me serais pas cacher à attendre que ça se passe. Quoi qu'il en dise, quoi qu'il en pense, peu importe ses excuses, c'est de sa faute, et ça fait du bien de le dire.

Seulement, c'est toujours la même rengaine, raz le bol. Je pensais pouvoir passer au dessus de tout ça, pour mon pote, lui pardonner, mais je n'en suis pas certain qu'il en ai tiré une leçon, ou en tout cas, pas la bonne. Il a peur qu'il me dit. Il me répète aussi que c'est pas une honte d'avoir peur. Cette peur le tétanise. Mais peur de quoi au juste ? De la mort ? De l'échec ? De souffrir ? Ce n'est pas un scoop mais moi aussi j'ai la trouille, des fois. J'ai peur de ne pas arriver à temps, peur de ne pas parvenir à sauver les autres ou de crever avant. J'ai peur de tomber avant d'emporter Michel avec moi. Ben voilà, moi aussi j'ai peur et alors ? Et alors je continue à marcher. Où est la différence avec Mickael dans tout ça ?

Quand j'y repense, je vois des images du passé, des souvenirs qui remontent. Pas des agréables, ça non. Ouais, à se défiler tout le temps comme ça, Mickael se comporte comme le lâche qui me servait de père. Putain, c'est mon pote quand même, et pourtant, plus les jours passent et plus je le déteste comme je l'avais fait pour mon paternel. Ah, je lui en ai parlé d'ailleurs en lui disant que je me dégoûtais à trop ressembler à mon géniteur mais que, finalement, j'avais trouvé bien pire reflet.

Je pense qu'il a mal pris ma remarque et il m'a menacé de partir. Hum, mais pour aller où petit rigolo ? Sérieusement, il n'y a autour de nous que de la neige et une route déjà toute tracée. Tellement bien tracée d'ailleurs que nous n'avons rencontré aucune embûche. La seule chose qui nous a ralenti avait le goût d'une mauvaise surprise.

En bref, nous avons croisé ce qui restait d'une goule ouverte en deux au niveau du ventre. Elle vivait encore mais elle n'en avait plus pour longtemps. Les goules ne ressentent pas la douleur mais ne résistent pas plus longtemps que nous quand il s'agit de se vider de son sang. Ce qui me laisse supposé que la « chose » était fraîche et qu'on l'avait posé juste là à notre attention. Réussi. La goule avait été autrefois une habitante d'Espoir. Elle avait même un prénom dont je me rappelle : Audrey. C'était une mère de famille qui passait son temps à la laverie vu que c'était la tâche qui lui avait été confiée.

Avec Mickael nous sommes d'accord pour dire qu'il n'y avait pas une once de méchanceté dans cette femme. De mémoire, elle devait avoir environ 35 ans et 3 enfants de 15, 10 et 5 ans -comme quoi elle avait du être programmée pour pondre tous les cinq ans. Deux garçons et une fille : Alexandre, Timothée et Sasha. Trois orphelins s'ils sont encore en vie. Leur père Jeremy est mort peu après la naissance de la petite, emporté par une vilaine fièvre. Je ne me rappelais pas de quoi il était mort, c'est Mickael qui me l'a dit.

Je n'y avais pas accordé tant d'importance que cela à l'époque mais Mickael m'a confié qu'il avait été difficile de ramasser Audrey et de la remettre sur pattes. Finalement, elle avait trouvé une force insoupçonnée en elle, la force de continuer pour ses enfants. Un peu comme ma propre mère à bien y regarder. Il me confia aussi quelle n'avait jamais regretté d'avoir mis Sasha au monde... Dans ce monde je veux dire. Malgré la douleur de son deuil et de son quotidien, elle persistait à croire à un monde meilleur et que ce serait les enfants qui nous l'apporteraient.

Je dis que ce sont des conneries. Ces trois là ont vu leur mère tourner goule devant leur petits yeux mignons et ils l'ont aussi vu se faire ouvrir en deux. Que reste t-il de cet avenir radieux après cela ? Je connais la réponse : il reste trois êtres humains comme moi. La route leur sera difficile pour ne pas sombrer dans la folie.

Audrey avait été courageuse finalement et chanceuse quand même d'être partie avant ses enfants. J'en connais d'autres qui n'ont pas eu cette chance et le désastre était total. Je me souviens même d'un mec de Trouville qui disait qu'il ne connaissait pas pire douleur. On l'avait retrouvé pendu le lendemain.

Mickael me confessa ensuite qu'il connaissait chacun des maux des habitants d'Espoir. Comme moi, ils venaient le trouver pour oublier leurs peines au fond d'une bouteille de sa fabrication. Il les écoutait et buvait leurs douleurs. Il se comparait à un curé ou à un psy mais que cela le faisait aussi souffrir. D'après lui, ils ont tous une bonne raison de vouloir abandonner , tous une raison de vouloir mourir mais qu'aucun d'entre eux n'a franchi la limite. Ils trouvent la force d'avancer alors que chaque jour est pire que la veille. Il ne l'explique pas. Toujours d'après lui, on ne choisit pas de continuer, le seul choix est quand tu décides de te passer la corde au cou. Le reste du temps tu le passes à subir sans avoir décidé quoique ce soit.

Mickael connaît ces gens bien mieux que moi et c'est lui qui veux laisser tomber. Je lui ai fait la remarque et sa réponse était encore une fois troublante.

« Je suis avec toi, pour le moment. Mais je continue de croire que c'est une connerie. Admettons qu'on y arrive, qu'on arrive à les sauver, on fait quoi après ?

Il se passera que l'on devra tout reprendre à zéro Vincent. Tout reconstruire avec nos âmes dévastées. Et, une fois que nous y serons parvenus, tout sera détruit de nouveau. Et encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.

C'est la Mort qui règne mon ami. Tu en es l'instrument, tu ne peux pas l'ignorer. La mort est dans tous les esprits et dans chaque cœur. Elle nous attend, c'est la seule que l'on trouvera au bout de cette route. Absolument tout ce que l'on fera ne servira jamais à rien. Tu piges ?

C'est pour ça que je reste avec toi. Ouais, elle n'est jamais bien loin de toi et j'espère ainsi la rencontrer plus vite. »

Ensuite, il m'a demandé un pistolet chargé. Sur le moment, je me suis dit qu'il allait se foutre en l'air. Une balle dans la tête est encore le moyen le plus rapide pour rencontrer la grande faucheuse. Au lieu de cela, il a mit un terme aux gémissements de la goule.

« Je refuse de me donner la mort Vincent et il y a une chose que je sais mieux que toi : il n'y a plus d'espoir. Ni pour eux, ni pour nous. T'es juste trop con pour le comprendre. Comment tu peux croire que tuer Michel te soulagera ou te rendra la vie meilleure ? Si nous sommes là, c'est simplement parce que nous ne savons pas quoi faire d'autre en attendant la Mort. »



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