Le 04 Mars 2016

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Derrière nous brûlaient la Cité et son théâtre. Il ne restait rien pour nous là-bas sinon la mort et le désespoir. La lumière des incendies de la ville diminuaient dans la lunette arrière à mesure que je nous en éloignais. J'ignorais la difficulté à rouler sur un tel cumul de neige,  les Cobras semblaient conduire dessus tellement plus facilement quand on sortait. Tant bien que mal, je me dirigeais vers le Sud pour y démarrer une nouvelle vie.

Notre chemin nous menait naturellement vers le redoux et la neige disparaissait progressivement. Les routes crevassées et défoncées nous ralentissaient plus encore que le manteau blanc. Parfois, un pont impraticable nous forçait à chercher une autre voie. De détour en détour, nous gaspillions notre temps et notre carburant. Je comprends maintenant pourquoi la plupart des gens qui se déplacent préfèrent voyager à pied.

A Espoir, j'avais entendu des rumeurs à propos de routes commerciales où circulaient des convois entiers de marchandises. Je range tout cela dans la catégorie légende aujourd'hui. Il n'existe rien de tel, nous avons assez retourné la région pour le savoir.

Les voyageurs racontaient aussi que l'air de Lyon s'était changé en poison. Une attaque nucléaire dévasta la ville, les retombées radioactives polluèrent son atmosphère et atteignaient un seuil critique. Je ne sais pas expliquer ce phénomène de radioactivité et je n'ai même jamais observé ses effets. Cependant, à l'écoute des récits de témoins, cette saloperie invisible serait pire que tout. Le simple fait de la respirer contracterait des maladies incurables et d'atroces douleurs. Sans compter les enfants déformés à la naissance... Je n'avais aucune envie de vérifier cela et je comptais contourner la métropole par l'Ouest. L'Est nous rapprochait trop des montagnes et de leurs dangers.

Cet itinéraire s'avérait bien plus praticable. La neige devint vite un lointain souvenir.

Jusqu'à ce jour, nous n'avons croisé personne. En fait, depuis notre départ, les routes sont vierges de traces. A croire que nous sommes seuls et que personne n'a survécu plus au Sud.

Cela m'angoissait un peu et me rassurait presque autant. Etrange sensation.

Et si là-bas il n'y avait personne ? Que ferons-nous ? Pas moins qu'ici, pas pire qu'ailleurs, la tranquillité en plus.

Sarah recommence à parler mais sa langue enragée me tape sur les nerfs. Elle m'en veut de l'avoir sauvé, je n'ai fait que prolonger sa tourmente, elle préférerait mourir et sombrer dans l'oubli.

Au lieu de cela, à cause de moi, elle devra vivre avec d'horribles souvenirs. Elle me répète que les choses brisées à l'intérieur ne pourront jamais être réparées. Sans y mettre un peu de bonne volonté, elle n'y parviendra pas, aucun doute là-dessus.

Et puis, je lui ai offert une seconde chance putain, à elle de s'en saisir. Je ne vais quand même pas faire tout le boulot !

Elle s'est montré tellement agressive par moment que j'ai failli la soulager de ses cauchemars, une bonne fois pour toute. Sincèrement, je l'aurais fait. Elle dispose d'une capacité incroyable à me pousser à bout. Je ne suis pas la source des ses maux et je ne suis coupable que de l'avoir sauvé. Si cela ne lui plaît pas, il lui suffit de se pendre. Oui, se pendre. Parce que je garde la main sur l'arsenal. Elle pourrait bien me coller une balle avant de se foutre en l'air.

Tout ce mal pour si peu de reconnaissance. Je me doute bien que ces dernière semaines dans sa cage n'ont pas dû être facile pour elle, mais est-ce une raison pour pourrir la vie des autres ? Malgré tout, je me surprends à conserver une étonnante patience. Un autre à ma place lui aurait déjà troué le crâne.

Pourrir la vie des autres... La mienne surtout parce que Crétin végète. Je ballade un légume de soixante dix kilos à l'arrière de la voiture. Il ne parle plus du tout et ses yeux se perdent constamment dans le vide. Il ne ressent ni le chaud, ni le froid et encore moins la faim ou la soif. Il ne réclame rien, pas même le silence quand Sarah crache son venin. Il mange seulement quand je lui impose, sinon il se laisserait dépérir. J'éprouvais de la pitié pour lui dans le théâtre et le voilà dans un pire état maintenant. Je me demande pourquoi je partage mes ressources avec ces deux là.

« Parce que sinon tu serais seul. »

Merci Sarah, tu n'as peut-être pas tort sur ce point.

Un voyage sans encombre se transforme néanmoins en parcours du combattant en telle compagnie et je ne parle même pas du choix de l'itinéraire.

« T'as qu'à passer par le ravin, comme ça on en parle plus... »

Et l'autre derrière qui ne réagit plus. Heureusement qu'il me tape sur l'épaule quand l'envie de chier lui prend ! Il m'épargne au moins de pourrir la banquette arrière ! Les choses ne sont pas simples tous les jours mais nous sommes là, sur la route du Sud. Je garde l'espoir que ces nouveaux paysages pourront changer mes deux compagnons. Je ne les ai pas sauvés pour m'en faire des fardeaux, ça non !

Quoiqu'il en soit, nous nous rapprochons de la côte. Les arbres ressemblent aux nôtres, idem pour les ruines et toujours pas âme qui vive. Je commence même à croire que nous avons incendié la dernière demeure humaine. L'idée glace le sang. Enfin, si tu es le lecteur que j'imagine, dans un futur plus ou moins proche, alors je dois patauger dans l'erreur. Et puis, la Terre est tellement vaste, comment pourrions-nous être les derniers ?

Nous marquons une halte pour la nuit, l'éclairage de la voiture ne fonctionne plus. On peut sentir le sel dans le vent, je pense que nous verrons la mer demain, une première pour moi. D'après la carte, nous en sommes pas loin. Une chaîne montagneuse de roche rouge se dresse derrière nous et la nuit ne nous révèle aucune lumière sinon celles de la voûte céleste. Il n'y a aucune activité humaine dans les environs et pas l'ombre d'une menace goule. Nous pourrons explorer en toute tranquillité. Je commence à comprendre pourquoi ma mère aimait tant cette région.


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