Le 29 Janvier 2016

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La chance reste de mon côté encore un peu. Le toubib des Cobras ne décela aucun signe de contamination en moi. Je profitais donc de la semaine d'isolement pour me reposer et guérir le mal logé dans ma poitrine. Avec le bain de neige complètement nu, je ne pouvais pas espérer mieux que des poumons encombrés, une toux douloureuse et une fièvre délirante.

« Une température de 47 ? Hum, la précision de nos instruments laisse à désirer. Toutefois, vous êtes malade. »

Sans blague.

On me donna pour remède une petite boîte de cachetons et une pleine gourde d'alcool fort. Le parfait mélange pour vous achever. La première liqueur de Mickael, infecte et chargée à bloc. Je cherche encore le goût des fruits. Cependant, la potion m'aida à me requinquer, à dégager ma gorge et retrouver du souffle. Un mal pour un bien.

 Sitôt sorti de mon confinement, je retrouvais comme convenu ma liberté. Je ne mérite pas encore d'intégrer le clan, ils me considèrent comme un invité à leurs orgies. Quelques incidences en découlent naturellement. Je peux, par exemple, aller et venir à ma guise. Par contre, ils ne m'autorisent pas le port d'armes dans le théâtre. J'en éprouve pas le besoin pour le moment, pourtant cela me rassurerait.

Pour mes sorties à l'extérieur, Crétin m'accompagne partout, par décret du roi. En fait, il me suit constamment, même à l'intérieur. Tout juste s'il ne s'assoit pas sur mes genoux quand je suis aux chiottes. Sans jamais cesser de parler évidemment. Il débite un flot continuel de mots, un tourbillon de verbes et d'adjectifs vertigineux. Il en raconte des histoires, plus ou moins intéressantes. En fait, j'admire son talent à ne pas s'enivrer de sa propre parole. Le soir, confortablement installé, j'entends ses chuchotements refoulés jusque dans mon oreiller. D'ailleurs, il se cache peut-être sous mon lit la nuit, pour épier mes songes.

En vérité, la liberté m'appartient à moitié seulement. Les Cobras surveillent mes moindres faits et gestes et rapportent tout à leur chef suprême. Aucun doute, ils me portent une confiance toute relative et je trouve cela plutôt naturel.

J'espérais m'accorder du crédit auprès d'eux en signant volontairement pour la prochaine chasse à la goule. Néanmoins, je refusai catégoriquement de rejouer le dingo alors Jimmy me désigna comme escorte. Je devrai surveiller et protéger le groupe en cas de menace. En somme, rien que je ne sache pas faire.

En attendant la prochaine sortie, j'en profite pour explorer la cité sans la contrainte de se déplacer dans l'ombre. Christophe officie parfaitement comme laissez-passer. Saoulant mais pratique ce petit bonhomme. J'exagère un tantinet, je suis peut-être même un peu méchant à son égard, je le reconnais. Mon surveillant me donne toutes les informations nécessaires. Pour atteindre les Crânes et les Blouses d'une part, mais aussi pour ne pas foirer lors de la prochaine sortie. Apparemment, des alliances existent entre les clans ; je ne voudrai pas être à l'origine d'un bain de sang sur un malentendu.

Ainsi, les Tigres, les Panthères, les Chiens Fous et les Cobras partagent la même activité en fournissant l'Hôpital en goules vivantes. Ils ne se marchent pas sur les pieds et respectent un pacte de non-agression. Ces grands mots ne véhiculent plus le même sens qu'autrefois. Dans le langage d'aujourd'hui, ils signifient une amitié entretenue en débit de boissons, en partouzes et dans une débauche crasse suintant la perversité. Ma définition respire la franchise, non ?

La question de la sexualité inspire beaucoup de monde dans l'enceinte de la ville. Je me croyais ouvert sur le propos mais ils me font passer pour un petit joueur. Je vois des mœurs obscènes pratiquées par des déséquilibrés sans limite. Je ne tentais pas de comprendre mais, au cours de l'une de nos conversations, Crétin argumenta :

« C'est que la vie est devenue bien trop courte. Alors, on en profite comme on peut. »

Trop courte, trop brutale, trop cruelle. Les arguments ne manquent pas et je le comprends. Une manière comme une autre de se dédouaner, de justifier les flots d'alcool qui les noient et les montagnes de drogues qui les rongent. Ainsi naissent des maladifs et des difformes. Ces enfants courent les rues en exhibant une déchéance bien ancrée. Ceux là engendreront à leur tour pires horreurs et ainsi de suite. Le serpent se mord encore une fois la queue et succombe à son propre venin.

« Et tu proposes quoi monsieur je-suis-mieux-que-les-autres ? »

Je ne pensais pas dire du bien un jour des traditions imposées dans nos villages. Je l'avoue, surtout après avoir si longuement craché dessus. Observer l'enseignement des anciens préservait de ce genre de désastre. J'en prends aujourd'hui toute la mesure, même si je la trouve encore un peu trop étouffante à quelques égards. Sur l'instant, je préconisais à mon interlocuteur un retour à la culture et un brassage des survivants avec les villages voisins.

« C'est une solution, une solution de péquenaud. Ici, tu es dans un repaire de pirates, un nid de vipères. On vit par le pillage et dans l'excès. La morale s'est effondrée et avec elle les barrières qui nous retenaient. Il ne reste aujourd'hui que les plaisirs autrefois interdits. »

Crétin ? Vraiment ? Il me cloua le bec.

« On ne veut plus du monde d'avant, plutôt mourir. D'ailleurs, c'est ce qu'on sait faire de mieux, mourir, on choisit seulement de quelle manière. Qui peut s'en vanter de nos jours ?

Certains essaieront de reconstruire une société juste et honnête. Oh oui. Je leur souhaite bien du mal. Rend toi à l'évidence Vincent, c'est l'heure du loup et de la goule. L'ombre s'étend et l'humanité s'éteint. Un simple d'esprit comme moi peut le comprendre. Un crétin peut s'en accommoder. Suis mon exemple : sois bête et profite. »

Il ponctua la conversation et la ferma définitivement par la même occasion. Je ne m'attendais pas à une telle répartie. Ma convocation dans les quartiers du chef le soir même était beaucoup plus prévisible. Jimmy et moi occupions seuls la salle du trône. Il rompit le silence, je ne décelai aucune colère en lui.

« Que désires tu plus que tout ? »

Question vague, question piège. Les femmes, l'ivresse, une vie débordant de mon trou du cul constituaient des réponses séduisantes pour un Cobra. Elles manquaient cependant d'honnêteté et, malgré son calme, Jimmy ne plaisantait pas. Il me fallut quelques secondes avant d'avouer que la vengeance motivait mes actes.

«  - Te venger ?

- D'un homme.

- Qu'a t-il fait ?

- Vendu mon village aux Crânes. »

Le chef des Cobras prit son temps pour élaborer sa réponse cinglante.

«  Je n'en crois pas un foutu mot. Tu ne cherches pas justice pour les tiens, non ! Tu nourris un désir personnel ! Ouais, tu veux descendre ce type parce que tu en as toujours eu l'envie. Venger les tiens, ou ta mère, n'est qu'un prétexte. »

Avant de me renvoyer, il ajouta :

« Ton ami Mickael parle beaucoup quand il boit. Je ne tolère pas le manque de franchise ! Souviens t'en. »

Je ne répondis pas et retournai dans ma chambre, comme l'enfant grondé d'autrefois. Il me décontenança parce qu'il visait juste. Hum. J'imaginais naïvement pouvoir le garder dans le secret de mon âme, à oublier et me persuader du bien fondé de ma quête. Un mensonge, encore un.

Une question demeure dans mon esprit et tourne à m'empêcher de dormir. Quand je trouverai Michel et que je le tuerai, peu importe la manière, que ferai-je ensuite ?


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