Le 11 Décembre 2015

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« C'était complètement con. »

Mickael a enfin décidé de m'adresser la parole après un long silence. Même si cela me plaisait la première semaine, le temps en devenait long. Il ne baragouine toujours pas autant qu'avant mais il prend la liberté de me sortir des trucs dans le genre. L'idée qu'il essaie de me faire passer est qu'il est autant courageux que je suis malin. Je dois bien admettre qu'il marque un point sur ce coup là. Je suis plus à l'aise au cœur de l'action que dans l'élaboration de stratégies. Sûrement pas assez doué pour anticiper les choses. Des choses pourtant simples quand on les observe. Et là, on se demande :

« Pourquoi tu n'y as pas pensé plus tôt ? »

Je crois que tu as compris, cher lecteur d'un monde meilleur, mon plan a échoué lamentablement. Pourtant, j'y ai cru jusqu'au bout. Nous avons franchi le tunnel et le pont détruit à pied, non sans mal. La grimpette a été bien difficile et on a manqué de tomber à plusieurs reprises. Plus de peur que de mal, toutefois je pense que Mickael s'est foulé le poignet gauche. Il n'en a pas parlé bien évidemment mais il n'arrête pas de se le masser. Bien sûr, nous n'avions rien emporté pour le soulager, sinon un petit litre de vodka disparu depuis déjà bien longtemps.

Comme je l'avais imaginé, ce raccourci nous a fait gagner une bonne journée d'avance sur le convoi et nous en avons profité pour tendre le piège. Pour cela, nous avons d'abord choisi l'endroit le plus propice. La route passait en contrebas de petites collines fortement boisées. Nous avions une belle hauteur et une vue dégagée. Nous avions même découvert un ancien poste électrique en béton encore intact. Sa porte en fer a été difficile à ouvrir mais Mickael s'en est chargé tandis que j'installais les pieux sur la route.

Il neigeait tellement fort depuis quelques jours que mes traces ont été recouvertes en moins de deux heures. Notre abri de fortune était une véritable bénédiction, il ne nous protégeait pas du froid à lui tout seul mais il fut un solide rempart contre les assauts du vent. Et puis nous pouvions y entretenir un petit feu sans crainte de se faire repérer. J'ai ensuite mis en place les postes de tir et enfin de préparer les munitions. Mickael ne m'a pas abandonné, au contraire, il m'a fait comprendre qu'il souhaitait lui aussi tenir un fusil.

Soit.

Il n'y avait plus qu'à attendre et je crois que c'est d'ailleurs ce que nous avons fait de mieux. A attendre de longues heures comme ça, sans bouger, j'ai bien cru que nous finirions par geler sur place. Et puis nous avons entendu des motos, deux pour être exact. La neige fait un tapis qui arrive à peu près au dessus des genoux et les motos ont du mal à progresser dans ces conditions. L'une d'entre elles a percuté un de mes pieux caché sous la neige. Ça a du arracher un truc parce qu'il a abandonné sa bécane sur place.

Ils ont ensuite fouillé dans la neige pour découvrir le reste des mes pieux. Les gars sont repartis à deux sur la moto restante et, vingt minutes plus tard environ, le convoi arriva avec, en tête, un chasse neige équipé d'une énorme lame. Il a tout envoyé valdinguer, neige et piège. On s'est retrouvé là, perchés sur la colline. On avait l'air particulièrement cons. Croire qu'il était possible de stopper une colonne de camions avec des bouts de bois, ça c'est con. De plus, c'était évident qu'il y aurait des éclaireurs, nous les avions déjà vu ! J'ai bien senti le regard de Mickael.

Ce n'était pas un regard inquisiteur mais celui de l'hésitation. Ses yeux me posaient la question « Devons nous attaquer quand même ? ». Et bien, j'ai hésité un instant aussi avant de baisser mon arme. De toute façon le convoi passa devant nous bien trop vite. Nous n'avions aucune chance de réussite. Depuis le début d'ailleurs, nous n'avions aucune chance. Nous sommes donc rentré à l'abri pour nous réchauffer, manger un morceau et ruminer toute cette merde silencieusement.

« C'était complètement con. »

Je sais. Je sais.

Notre progression va elle aussi ralentir dans deux ou trois jours car notre réserve de bouffe va bientôt s'épuiser. Il va falloir jouer aux trappeurs et aux chasseurs à la moindre occasion. L'installation des pièges et leurs relèves va considérablement nous ralentir, mais si on ne mange pas, de toute manière, nous n'irons pas beaucoup plus loin. C'est sur ce constat que Mickael m'a suggéré de rester ici quelques jours, histoire de se reposer un peu après tous ces efforts et de se recomposer un petit garde manger. En plus, nous ne retrouverons pas d'abri comme celui là avant longtemps, peut-être même jamais. Il a sûrement raison, et puis ses idées ne peuvent pas être pires que les miennes.

Ma seule crainte est de perdre la piste du convoi. A moins de rester ici pendant quinze jours, cela ne pourra pas arriver. Les bandits dégagent la voie avec ne chasse neige en suivant un grand axe routier, comment pourrions nous les perdre ? Il suffit de suivre. Ce qui m'enrage par contre, est que les nôtres sont pris au piège avec eux et que chaque jour qui passe doit détériorer leur condition. Mickael et moi avons vu ce qu'ils ont fait aux autres. Je veux parler des mutilations et des cages. Qui sait ce qu'ils sont en train de leur faire subir en ce moment même.

Pour me rassurer, je me dis qu'ils doivent les garder en bonne forme -et entiers- s'ils veulent en faire des esclaves. Un esclave qui ne peut pas marcher devient inutile et est invendable. Autant le tuer pour économiser une bouche à nourrir. Enfin, j'imagine que ça fonctionne comme de la sorte.

En tout cas aujourd'hui, je n'ai aucune idée de comment faire pour les tirer de là. Il n'y a aucune perspective qui se dessine devant nous. On va devoir se contenter de les suivres sans se faire remarquer et sans mourir de faim ou de froid. En voilà une mince affaire n'est-ce pas ?

Ce soir, auprès du feu, je me trouve particulièrement mauvais en plus de puer de la pire des manières. Une vraie infection. Heureusement que je ne croise pas mon reflet dans un miroir parce que j'y verrai le visage de mon père. Ce loser alcoolique qui n'a jamais rien fait d'autre que tout rater. Même moi, il m'a raté. Je me dégoûte parfois quand je réalise que j'ai le goulot aussi facile que le sien. Et la violence, le plaisir de la violence, presque orgasmique, est-ce aussi son héritage ? Est-ce que ça se transmet ou est-ce que ça s'apprend ?

Pour l'heure je suis presque comme lui, à tout rater. Ma mère me disait qu'il était le pire de tous les égoïstes et c'est exactement ce que me reprochait Clem' et les autres. Je ne veux pas devenir comme mon père, je ne veux pas être que sa pâle copie. Je n'ai qu'une issue pour éviter cela : ne pas renoncer. Je dois retrouver les autres et les sauver. Il n'y a que comme ça que j'y parviendrai et à marquer la différence entre lui et moi, entre son souvenir et moi.



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