Le 8 Janvier 2016

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«  - Les goules, tu les aimes comment ?

- Mortes. »

Il me reste encore tant de choses à apprendre sur l'endroit. Je croyais ma réponse universelle, personne sur Terre n'aime les goules, à l'exception peut-être de quelques esprits dérangés. Quelle erreur ! Ils ne les tuent pas ici, ils les capturent. Ces monstres deviennent des marchandises à échanger avec les Blouses, le clan le plus puissant de la région. A l'abri dans notre campagne, je ne pouvais pas imaginer de telles affaires. La vie s'habille parfois d'horribles surprises.

Jimmy ne tarda pas à nous confier nos tâches. Mickael bricole sur « sa machine à gnole ». Il doit la restaurer pour espérer en tirer un infâme breuvage. La vétusté de l'installation ne lui permettra pas de produire autre chose, ni d'exprimer son talent. Il s'en inquiétait quand la cantinière coupa court à ses angoisses :

«  Tant que ça me brûle les lèvres quand je la bois et quand je la pisse, ma foi, c'est que c'est de la bonne »

Pas besoin de virtuosité, un tord-boyaux suffira.

La gloire ne me couvre pas davantage. Mon job consiste dans un premier temps au nettoyage des légumes pour Mammouth, le cuistot. Cette énormité couverte de poils et de graisse mérite assurément son surnom. D'ailleurs, je ne doute pas des vertus antiseptiques de son urine tant il taquine la bouteille. Presque autant qu'Isabelle. Ces deux là forment une belle paire de crasseux pataugeant dans leurs ivresses. On ne regarde plus sa gamelle de la même manière quand on sait comment ils travaillent et comment ils baisent partout dans la cuisine. Après ma corvée de carottes et de patates, je file en direction de l'armurerie. La pièce regorge d'armes en tout genre : pistolets, carabines, fusils et mitraillettes. Je n'ai jamais vu pareil arsenal. Les Cobras négligent l'entretien de ce trésor et il m'incombe de le rendre comme neuf. Les munitions demeurent hors de portée, sinon le plomb parlerait à ma place.

Pour me surveiller, le chef désigna Christophe, alias Crétin. Plutôt chétif, un énorme crâne dégarni sur le dessus, des yeux clairs et des dents écartés, il n'embellit pas le tableau. Quel bavard ! Il m'épuise. Cependant, j'en obtiens sans effort tout ce que je veux savoir. Il s'intéresse beaucoup à nous aussi mais son regard imbécile trahit son incompréhension. Le soir venu, il répète tout à Jimmy, je le sais, il lui voue même de l'admiration. Il m'appartient de diluer mes secrets.

Voici ce que j'ai appris.

Du côté allemand de la frontière, l'endroit s'appelle la Cité. Espoir manquait d'originalité et on n'en trouvera pas plus ici ! Les quartiers divisent la ville et chacun d'entre eux appartient à un clan. Je le savais déjà. Les factions observent une trêve malgré les rivalités. L'ensemble gravite autour des Blouses et de leur leader : le Docteur R. Les « blancs » disposent de moyens médicaux et dispensent les meilleurs soins dans leur hôpital. Ils en usent pour commercer et asseoir leur domination en collectant un maximum de ressources. Seuls les inconscients ignorent de négocier avec eux. La paix dans les rues résulte des conditions d'affaires exigées par le docteur. Une main de fer bienveillante ?

D'après Crétin, les goules vivantes s'échangent bien mieux que le reste avec les Blouses. Ils expérimentent dessus, cherchent à comprendre pour concevoir un remède ou un vaccin. Les lacunes technologiques ralentissent considérablement leurs travaux, ils avancent à petits coups de bistouris. Le Docteur R ne peut pas faire de miracle dans ces conditions. Les clans croient à ce mirage et, pour l'instant, la machine semble bien huilée et tourne à plein régime.

Un jour, elle s'emballera et explosera. Ça finit toujours par du feu et du sang.

Les Cobras ne craignent rien tant que la traite des goules nourrira leur débauche. Le jeu en vaut la chandelle, je l'entends de toutes les bouches. Mon idiot de surveillant éprouve presque de la fierté quand il dit que les Cobras meurent plus facilement étouffés dans leurs vomis qu'infectés. Ils connaissent la règle : au moindre signe de la maladie, ils alourdissent la cargaison. Ils leur restent alors à vivre comme s'ils mourraient le lendemain. D'orgies en beuveries, le serpent se mord la queue, son propre poison coule dans ses veines et brouille sa vision. Il continue à boire le nectar, il ne reste plus que cela. Je connais son goût, je me délectais de la même illusion.

J'interrogeai l'idiot de service sur le clan des Crânes, il me répondit simplement que leur business est sale. Les Crânes sont dangereux et cruels. Il me conseilla de les éviter comme la peste, de ne pas les poursuivre ni même essayer de les empêcher de nuire. Ces sauvages traitent uniquement avec les Blouses et balaient le moindre obstacle. Si il savait combien de temps nous leur avons couru après et combien d'entre eux goûtèrent mes balles... Crétin me libérerait sur le champ en héros ! Ou il m'enfermerait à tout jamais ou il me pendrait au bout d'une corde. Les goules n'effraient pas les clans mais personne ne se frotte aux Crânes. Plus que jamais, je crains pour les nôtres.

Il faut agir et vite.

Les Cobras organisent un raid pour traquer de la goule. J'insiste auprès de Crétin pour chasser avec eux. Je veux gagner en liberté, je dois prouver ma valeur.

« Fou ! Fou ! Des semaines et des mois pour la confiance de Jimmy ! Fou ! »

Je n'appelle pas cela des encouragements.



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