Le 12 Février 2016

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Il me fallait bien un peu d'action pour sortir de ma léthargie. Du sang humain ou de goule, quelques coups de feu constituent mon meilleur remède, cela me remet d'aplomb en un clin d'œil. Je n'éprouve ni scrupule ni honte à me revitaliser par le meurtre, pas dans ce monde. Je me morfondais sur mon triste sort ces derniers jours, je sais bien que cela ne solutionne rien mais comment faire sans stimulation ? L'ennui est, sans conteste, mon pire ennemi.

Là, tu ne dois pas tout comprendre. Permet moi de revenir sur cette semaine exaltante.

Je partais chaque jour avec les Cobras pour chasser de la goule. Je restais planté sur le camion, en plein vent, à surveiller les alentours immobiles. Il ne se passait tellement rien que même les dingos revenaient bredouilles de leurs dangereuses expéditions. Le clan murmurait déjà une pénurie de goule. Je n'aurai jamais cru qu'un jour l'absence de ces monstres puisse être une mauvaise nouvelle. Mais dimanche, perché à mon poste de vigie, je perçus un son lointain, un frémissement mécanique porté par le vent. Jimmy n'entendit rien et invoqua toute les raisons du monde pour prouver que cela n'était pas possible. Personne n'habitait la région et ce terrain de chasse leur appartenait exclusivement.

Je ne lui répondis pas. Il me fit même douter sur ce que j'eus entendu. Le bruit ne se répéta pas ce jour là. Sans exagérer, mon imagination pouvait produire ce genre de mirage, histoire de briser la monotonie de ces dernières journées. J'en discutais en compagnie de Mickael et Crétin et il s'avérait que je fus le seul à avoir rapporté ces échos. Jusque lundi matin donc, je considérais malgré moi cet incident comme le fruit amer de mon esprit.

Lundi et mardi, les sons devinrent réguliers et parfois plus audibles. Cependant, ils ne parvenaient encore qu'à mes seules oreilles. J'avoue les avoir tendu pour tenter de capter ces bourdonnements et, du coup, j'ai peut-être confondu le vent piégé par les arbres avec autre chose. Peut-être.

Les doutes s'envolèrent mardi soir, j'entendais distinctement des vrombissements de moteurs mais Jimmy ne percevait toujours rien :

« Tu devrais essayer la branlette, ça rend sourd et t'arrêterai de me les briser. »

Tu parles d'une réponse de merde...

Mercredi, sur le coup de midi, les Cobras admirent enfin que je ne sombrais pas dans la folie. Pas encore ou pas tout à fait. Des motos se rapprochaient rapidement de notre position. Nous devions préparer notre défense dans la hâte. Dans cet intervalle, Jimmy trouva le temps de saisir mon épaule et de dévoiler son air le plus grave, le plus grotesque et le plus surjoué. Il me confia alors qu'il les avait entendu depuis la première fois mais qu'il ne disait rien pour ne pas inquiéter les autres. Il s'adressa ensuite au reste du groupe :

« Les Crânes fondent sur nous ! Tirez à vue et à volonté ! Que ces chiens retournent à l'enfer qui les a vu naître ! »

Le bruit singulier des fusils qu'on armait constitua la seule réponse. Pas besoin d'en dire plus, le plomb allait chanter et le sang souiller la neige immaculée. Le temps s'allongea durant ces longues minutes d'attente. Puis l'essaim motorisé bourdonna autour de nous et plus il se rapprochait plus l'adrénaline montait en moi. Mon excitation se traduisait par un sourire carnassier irrépressible. Un feu d'artifice explosa en moi au premier coup de feu, mes instincts se réveillèrent d'un sursaut et je me découvris à nouveau en pleine possession de mes moyens.

Le premier motard tomba d'une balle dans la poitrine sans qu'il eut le temps de franchir les buissons nappés de givre. Je ne revendique pas la première victime, je trouvais juste quelque chose de rassurant que de se savoir entouré par des hommes et des femmes si efficaces.

La mort pleuvait tout autour de nous, ces imbéciles tentèrent d'encercler nos défenses et ils goûtèrent à la morsure du serpent. Son venin de plomb clairsema rapidement les rangs ennemis et ces lâches décampèrent comme à Espoir. Je suis fier d'avoir participé aux deux dernières déroutes de ces maudits. Nous ne déplorions aucune victime sur le moment, seulement cinq blessés. L'un d'eux ne passera pas la semaine.

Que ça fait du bien de se sentir en vie ! Enfin !

Nous avons replié le camp rapidement en abandonnant les corps des Crânes. La viande attirera peut-être de nouvelles goules et les affaires des Cobras pourront reprendre. Sur le départ, Jimmy craignait une attaque dans la cité mais ses doutes se dissipèrent rapidement. Quant à moi, dans le camion, j'interrogeai naïvement le chef pour savoir comment il devina pour les Crânes. Cela aurait pu être n'importe quel autre clan.

« Il faut parcourir de grandes distances pour trouver des villages maintenant et la neige réduit la mobilité. Il paraît qu'ils se sont pris une méchante rouste la dernière fois. Tu sais de quoi je parle, hein Vincent ?

C'était logique qu'ils lorgnent de ce côté-ci. Ils sont puissants et craints, mais ils ne peuvent pas rompre la paix des rues. C'est pour ça, ils nous traquent à l'extérieur de la cité, sur nos terrains de chasse.

Cela veut dire deux choses le nouveau. Pas des bonnes choses. D'abord, il n'y a plus de goule dans les bois. Les Crânes se sont certainement assurés de les avoir éradiqué pour ne pas se faire prendre entre deux fronts durant leurs opérations. Ensuite, ça veut dire qu'ils ont consommés leurs réserves, ou pas loin. Et ça, crois moi, ça pue. »

Le théâtre se dressa intact devant nous à notre retour et Jimmy hurla ses ordres de toutes parts. Les messagers fusèrent aux quatre coins de la cité et les Cobras accueillaient leurs alliés quelques heures plus tard. Le ton était grave et sobre, une grande première dans cet épicentre de la débauche et du vice. Les hommes et les femmes braillèrent jusqu'à l'aube pour enfin se mettre d'accord sur l'idée de départ. Aucun clan ne mettra le nez dehors tant que la crise ne trouvera pas de solution. Les bois sont vides et les Crânes y rodent, il ne leur reste plus qu'à se serrer la ceinture et entamer les réserves.

Les chefs réclameront une audience auprès des Blouses et du Docteur R, les seuls véritables arbitres ici. Le seul effet probable est d'affirmer que les clans ne se laisseront pas faire.

De mon côté, je jubile intérieurement. Ces vilains ont subis deux défaites et j'étais là à chaque fois. Coïncidence ? J'aime croire que non, cela flatte mon ego. Et puis, enfin une faille apparaît. Je vais pouvoir m'y faufiler pour atteindre mon objectif. Quelle sournoiserie ! S'il le faut, je dresserai les clans les uns contre les autres pour me dégager la voie. J'y arriverai. Tu entends Michel ? Je viendrai te prendre avant que tu ne t'enfuis comme un lâche.


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