Le 27 Mai 2016

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Une dizaine de camions se suivaient en convoi, le grondement bruyant de leurs moteurs faisait frémir les herbes hautes en même temps de les envelopper d'une épaisse fumée noire. Nous acheminions des marchandises et trois citernes vides à la raffinerie de l'Est. Sous la menace omniprésente des Crânes, les nomades décidèrent de se mettre en route. Je te laisse imaginer la quantité astronomique de carburant nécessaire pour bouger ce tas de ferraille. D'après ce que l'on m'a expliqué, il n'y a que deux endroits pour se ravitailler et l'un est sous l'emprise des bandits.

L'autre est un amas de tuyaux desquels coulent du « bio-carburant ». Une invention de hippies aurait commenté Mickael. Il me manque parfois, ce con. De près ou de loin, il ressemblait au seul ami que je n'ai jamais eu et que je n'aurai plus.

Ces gens transforment les céréales en essence qu'ils échangent contre de la nourriture et du matériel. Pourquoi ils ne mangent pas directement leur récolte et troquer le surplus ? Je ne comprends toujours pas. En tout cas, heureusement qu'ils sont là sinon la Caravane resterait clouée au sol.

Kube tenait le volant du camion dont nous avions la charge. Nos yeux rouges et les relents acides trahissaient la beuverie de la veille. Des rots remontaient jusque ma bouche déjà pâteuse et suffisaient à traduire l'état de mon estomac : un cimetière. Ce matin était douloureux mais la gueule de bois m'empêchait de penser à autre chose. Un mal contre un mal, en quelque sorte. Cette béatitude disparut en même temps que les dernières vapeurs enivrantes. Et entre nous, ami lecteur, j'avais bien besoin de ces vertiges. Je vois des morts dès que je ferme les yeux. Ils me parlent même, pour me dire combien ils continuent de souffrir dans leur trépas.

Alors je bois. Avec Kube. Il m'embrume de ses cigarettes mais c'est une moindre peine. Je pue l'alcool et le tabac froid maintenant. J'ai la tronche d'un vieux soûlard dans mes meilleurs jours, sinon je traîne des allures de macchabées. J'évitais les miroirs et les flaques d'eau. Comme ça, je ne me rendais compte de rien. Je m'efforçais juste d'oublier, de m'oublier. Je n'étais même pas certain de pouvoir me reconnaître mais, depuis notre départ, le rétroviseur me renvoie l'image d'un homme qu'on jurerait à l'article de la mort. Des cernes lourds et noirs surplombent mes joues creusées et des cheveux blancs apparaissent autour de mes tempes. J'ai l'impression d'avoir vieilli de dix ans. Pour tenter de me remonter le moral, les gens me vantent le charme du poivre et sel. A quoi ça sert d'avoir du charme ?

La dernière femme ayant connu mon étreinte est morte à moitié dévorée par les goules. Son mari s'était même éclaté la tête devant moi, en me soutenant lourdement du regard. Ce regard... Comme je m'en souviens ! Je croyais que ces yeux m'accusaient. Aujourd'hui, je perçois du désespoir. Il devait être submergé par le chagrin et il n'avait sans doute pas trouvé meilleure solution pour s'y soustraire.

Je connais cette émotion maintenant. Sarah m'a donné la leçon malgré elle. En parlant d'elle, la petite s'est réveillée depuis et refuse catégoriquement de me voir. Il va bien falloir qu'elle sorte de l'infirmerie un jour, elle ne pourra pas jouir éternellement des soins de Céline. Elle devra alors apprendre à supporter mon image... Comment pourrait-elle ? Je n'y parviens déjà pas moi-même.

Et ce foutu rétro que je ne peux même pas dévier sans faire pester Kube. Il m'interdit de l'effleurer sous peine de perdre ses réglages et de ne plus voir le cul du camion.

« - Il n'y a rien à voir, derrière c'est la même merde que devant.

- C'est surtout pour surveiller les autres, pour pas les perdre de vue.

- Même à pince on ne pourrait pas paumer les camions tellement on va vite...

- C'est le principe d'un convoi Vincent ! On reste ensemble et on veille les uns sur les autres. »

Il avait sans doute raison. Après tout, c'était mon premier convoi. Et peut-être le dernier aussi si on ne compte pas le voyage de retour.

« - Tu sais Kube, je sais pas si je vais rester.

- Ah ouais ? Tu veux te barrer ?

- Je sais pas trop. Qu'est-ce qui me retient à la Caravane ?

- Sympa... »

Un silence plus tard, je mesurai l'étendue de ma maladresse.

« - Ce n'est pas contre toi, ni même contre les autres. Vous êtes tous plus ou moins agréables.... Même si je ne vous connais pas vraiment. A part toi, évidemment. Je veux dire, à la base je suis resté pour Sarah. Et maintenant... Elle veut même plus me voir ! Pour quoi faire rester ?!

- Tu aurais dû prendre ta décision en pensant à toi.

- C'est bien la première fois que ça m'arrive, je te rassure ! Quoiqu'en creusant un peu, on trouverait une raison égoïste.

- Nous sommes tous un peu égoïste Vincent. »

Je le regardai, le dévisageai. Je remarquai au passage l'inertie disgracieuse de son double menton.

« Quoi ? » me fît il alors, sans doute un peu gêné.

« T'as rien de plus cliché ? « On est tous un peu égoïste », gnagnagna, tu parles d'une réponse ! »

Il se frotta les yeux et se gratta la base de son crâne. Je pouvais entendre ses ongles racler sa peau et occasionner quelques rougeurs.

« Je suis trop fatigué pour réfléchir. J'ai envie de te confier un truc mais faut que tu me promettes de ne pas en parler, t'es pas censé savoir ça, pas encore. »

Il piqua suffisamment ma curiosité pour me faire taire. Je m'adossai plus confortablement dans le coin de la cabine, reposant ma tête, lourde des vapeurs de la veille, dans le creux de ma main. Mon bras me dérobait ainsi à mon reflet dans le rétroviseur, voilà toute l'astuce.

« Avec les copains, on aimerait passer de l'autre côté de la mer, en Afrique. Les voyageurs parlent d'une sorte d'Eldorado, un nouveau paradis terrestre. Tu sais, avec les chutes des températures et tout, même là-bas ils peuvent cultiver tranquilles maintenant. »

« Seulement, on ne peut pas traverser la mer. Parce qu'on n'a pas de bateau déjà et que ça grouille de pirates sur les flots. Il nous reste qu'à traverser Gibraltar. Enfin, faut se taper toute l'Espagne, tu vois le bordel ? On n'aura jamais assez de carburant, et pis, on est bloqué à l'Ouest. Les Crânes tiennent une raffinerie et nous bloquent franchement la route. Enfin, c'est pas de la tarte et on y est pas encore. »

« Mais, tu vois, Je me dis que ça arrivera un jour, qu'on y arrivera. Et ça me donne assez de force pour me lever tous les matins. Genre, un havre de paix ? Ça te parle ? Il y a tout là-bas. Sauf le tabac, ça j'sais pas, mais toi tu t'en fous du tabac. »

« Tu vas me péter un scandale surement, avec mes clichés à deux balles, mais s'il y a un tout petit espoir, alors putain accroches toi ! On ne peut pas continuer sans espoir, c'est pas possible ! »

Un Eldorado ? Un havre de paix ? Une fable oui ! Même si un tel endroit existe sur Terre, comment pourrait-il nous défaire de nos plaies et de nos bosses ? Et puis, rien ne garantit que l'on nous réserve un bon accueil ! Comment fait-il pour s'accrocher à pareilles illusions ? L'espoir... L'espoir fait vivre, disait l'adage. Nous, on peine à survivre.


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