Le 1 Avril 2016

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Une masse de véhicules rouillés et rafistolés composent la Caravane. Des voitures déglinguées aux couleurs lavées par le soleil et des camions bricolés en maisons mobiles forment des anneaux pour se protéger les uns et les autres, comme dans les vieux westerns que je regardais avec ma mère. Des gardes armés patrouillent sur les toits renforcés de pointes et de barbelés. Au centre de ce cercle de tôles froissées, une piste boueuse accueille le quotidien des Nomades. Originaires de tous les horizons, ils cohabitent et cultivent leurs terres d'accueil paisiblement. On peut le lire sur leurs peaux et sur leurs vêtements, ils n'avaient pourtant rien en commun et voilà qu'ils s'en sortent tous ensemble.

Habillés d'un morceau de ci et un bout de ça, ces gens sont bien plus dépenaillés que nous l'avons jamais été. En dépit de leur apparence pauvre, ces personnes sont d'une nature agréable et nous ont recueilli, lavé, soigné et nourri.

Leur seule condition était le partage de mon arsenal. J'ai accepté sans rechigner. Ça t'étonne ? Bah, il pesait trop lourd sur mes épaules de toute façon. Et puis, qui peut se vanter d'utiliser trois fusils d'assauts à la fois ? J'ai beau être un virtuose dans le domaine, ces armes m'étaient tout de même superflues. Restons honnêtes. Je conserve quand même un AK-47, ma carabine et une arme de poing en plus de mon poignard. Je veux dire, ça va, je ne suis pas à poils non plus.

C'est étrange d'ailleurs, cette confiance qu'ils me prêtent sans me connaître. Je pourrais être un fou furieux attendant sagement l'effusion de sang. Ils abordent mon arrivée avec une naïveté déconcertante. S'ils réagissent de la sorte à chacune de leur rencontre, ils peuvent remercier leur bonne étoile !

J'ai subi quelques formalités comme un test sanguin pour écarter toute forme de contamination. Je suis sain de ce côté. Rassurant. Le médecin a souhaité revoir Sarah... j'ignore pourquoi, « rien de grave » m'a-t-il promis. Ce vieillard dégarni à la moustache jaunie par le tabac m'a également indiqué la provenance de notre diarrhée : le poisson mais surtout l'eau. La région a connu un empoisonnement chimique quelques années auparavant, cela contamina la mer et les sources. Nous risquions la déshydratation et des dégénérescences du métabolisme. Encore un peu et nous passions l'arme à gauche.

Durant cette discussion, je contemplais le bordel dans son cabinet. Des bouquins et d'étranges ustensiles s'éparpillaient sur la moindre surface plane. Les parois avaient été peintes en blanc mais elle tournaient au jaunâtre quand elles ne craquelaient pas. Sur un côté du bureau, un cendrier dégueulait de vieux mégots. Je te raconte pas l'odeur... L'homme claqua des doigts pour attirer mon attention.

J'ai dû ensuite répondre à quelques unes de ses questions. Le vieux voulait connaître un peu notre histoire avant de révéler la leur. Je débitai mon récit sans émotion : Espoir, la traque, la Cité... J'ignorai volontairement les détails les plus glauques mais l'essentiel était là. Je me marrais intérieurement en l'imaginant face à Crétin. Il peut attendre longtemps le con. Non mais, tu n'imagines pas toi aussi un truc de ce genre :

« - Alors, Mr Crétin dîtes moi d'où vous venez.

- ...

- Très bien. Avez-vous eu un contact récent avec des goules ou des personnes porteuses d'une quelconque infection ?

- ...

- Avez-vous perdu le sens de la parole, faîtes voir votre langue... »

Héhé. Je me moque mais cela ne devait pas être marrant, ni pour l'un, ni pour l'autre. Le pauvre Christophe, il lui a remué le couteau dans la plaie avec toutes ses questions. Je n'ai pas pensé à demander au docteur, s'ils avaient un psy. Ils ont tout ici, absolument tout : une infirmerie, une cantine, un cabinet médical, une armurerie et même un tailleur pour rapiécer leurs guenilles.

Là où j'ai le plus rigolé, c'était en imaginant le même échange avec Sarah. Nom d'un cul, il a certainement voulu lui laver la bouche à l'acide ! Tu ne crois pas ? Enfin, avec tout ce qu'elle a traversé, elle a bien le droit d'extérioriser sa colère. En connaissance de cause, il est préférable pour nous qu'elle ait choisi les mots plutôt que le plomb.

En retour, il m'a bien conté l'histoire de la Caravane. Au tout début de la guerre générale, les quatre fondateurs se trouvaient en Europe de l'Est sous le feu d'un conflit qui dégénérait en génocide. Ces américains désertèrent peu avant une attaque nucléaire. Le monde s'effrita ensuite autour d'eux, comme autour de nous tous. Au fil de leur exil, ils rencontrèrent des âmes perdues. Il y avait eu déjà tant de morts sur la surface du globe qu'ils offrirent une chance à chacun des survivants croisés. Petit à petit, la Caravane se construisit et permit la rédemption des quatre militaires.

Leur histoire est drôlement plus sympa que la nôtre.

Ce sont eux qui nous sauvèrent dans les ruines de Menton, ils patrouillaient. Une chance pour moi, enfin pour nous. Ils connaissaient l'existence de cette colonie de goules et ils surveillaient son activité. L'entretien se termina sur un : « Bienvenue parmi nous camarade ! ». Ouais, merci.

En descendant les marches bancales de son camion, je regardais ce camp pour le moins singulier. Des enfants jouaient avec des conserves vides quand des adultes pendaient du linge sur un fil tendu entre deux tas de ferrailles ambulants. Une question me vint subitement : où trouvent-ils tout le carburant nécessaire pour déplacer une colonne pareille ? Les nomades gardent le silence autour de ce sujet. Je comprend leur envie de ne pas partager mais un simple « on se débrouille » suffisait pour taire ma curiosité.

Je ne sais pas pour mes compagnons mais j'ai bien envie de m'incruster un peu parmi eux. Je leur ai parlé de ma bagnole, robuste et en bien meilleur état que les leurs. En faisant le plein de son réservoir, on la ramènerait ici.

« Pour ça, faut attendre les GI's camarade. »

J'imagine qu'ils évoquaient les fondateurs. Je les ai déjà vu mais impossible de me souvenir de leurs tronches ou même de leur allure. C'est ballot. En tout cas, pas le choix, je dois patienter jusqu'à leur retour pour leur exposer ma petite idée.

Ces mecs sont tellement sympathiques à notre égard qu'ils nous ont refilé une petite caravane pour dormir au sec, avec quelques couvertures et des bouteilles d'eau stérilisée. Faudrait pas m'accoutumer à être traiter comme un roi sinon je finirai par me comporter comme tel !

La deuxième soirée passée dans notre chambre de tôles capitonnées me surprit. Sarah déclara un truc tout à fait étonnant. Après ce qu'elle a récemment vécu à l'hôpital, je ne m'y attendais vraiment pas. Nous partagions le même matelas sous une triple épaisseur de couvertures en laine. Ça gratte la laine d'ailleurs.

Elle se trouvait entre moi et Crétin et, ne trouvant pas le sommeil, elle souffla :

« J'ai envie de baiser. »

Pris de court par ses propos, je lui ai baragouiné une réponse sans réflexion :

« Si Crétin veut bien fermer les yeux, ça peut s'arranger... »

Elle tourna brusquement la tête dans ma direction et remonta la couverture à carreaux jusqu'au menton. Ses grands yeux noirs s'écarquillèrent puis un rictus de dégoût s'exprima aux bords de ses lèvres charnues :

« Quoi ?! Non mais ça va pas Vincent ! Pas avec toi sale porc ! Putain, j'y crois pas le mec ! Il croit qu'il peut me sauter comme ça ! »

« Crétin ! Viens on change de place, je peux pas dormir à côté d'un pervers pareil ! »

Christophe obéit sans broncher, le contraire aurait été surprenant. Ils intervertirent leurs positions dans une gymnastique maladroite. Imagine. Il ne me reste plus qu'à me retourner et leur montrer mon dos. Je m'isolais par l'occasion avec le sentiment du ridicule et une trique de tous les diables. Je n'avais pas connu cela depuis Clémence... Et bordel de merde, je me suis fait refouler par une nana que j'ai sauvé ! Bon, on est d'accord : ça ne me donne aucun droit, c'est certain, c'est pas un ticket d'entrée...

Tu me connais un peu maintenant, est ce que je te choquerai si je t'avouai ne pas avoir osé m'éclipser pour me soulager ? Ben oui l'ami, ils m'auraient grillé direct. Chienne de vie. Et puis, je ne sais même pas ce qui m'a pris de lui dire ça...


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