Le 19 Février 2016

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Je l'ai fait : infiltrer l'hôpital, avec la complicité forcée de Crétin. Je devais avoir le cœur net , savoir pour les habitants d'Espoir, pour Michel. Je détiens ma réponse.

La confusion générale m'offrit l'opportunité sur un plateau d'argent ; la saisir s'imposa à moi comme une évidence. Les clans se regardent en chiens de faïence depuis la semaine dernière, il ne m'en fallait pas davantage pour me glisser dans une blouse blanche. Crétin assurait mes arrières en faisant le guet dans la ruelle étroite. Le corps encore chaud d'un patrouilleur m'habilla de l'accoutrement nécessaire pour passer inaperçu.

Je ne porte toujours pas d'arme à feu alors je dus y aller au couteau pour ôter la vie de ce garde. Mon premier à l'arme blanche. La sensation était différente, plus intense ne me laissa pas indifférent. L'adrénaline coula à flot dans mes veines quand l'acier de ma lame pénétrait sa chair. Le sang chaud maculait mes mains... Cette chaleur était presque agréable par ce froid glacial. Je ne connaissais pas son nom et son visage sombrera rapidement dans l'oubli. Cet inconnu, par son sacrifice, me permit d'entrer dans le bâtiment par une porte dérobée. Je portais un masque de chirurgien sur le visage, histoire de ne pas me faire repérer au premier instant.

L'intérieur glauque de l'établissement déclencha en moi un profond malaise. Aucun souvenir ne vient à moi quand je tente d'imaginer ce qu'il aurait pu être autrefois. Enfant, je n'avais jamais mis les pieds dans un hôpital. Une vague idée traversait mon esprit quand Crétin m'en parlait ; tout blanc, tout propre, avec des gentilles personnes prenant soin des malades. La réalité se révéla toute autre. Avant, le théâtre, les quartiers des Cobras, représentait le cœur de la débauche et de la perversion. L'exploration de ce dispensaire me donna tort.

En plus de la crasse et du vice, s'ajoutait au cliché de l'endroit le désordre mental. A croire que les plus gros tarés de la planète louaient une chambre ici. La démence se lisait dans chaque regard, chaque sourire et sur chaque putain de portion de mur. La peinture jaunie craquelait, s'émiettait et dénudait le plâtre grossier qu'elle dissimulait autrefois. Des tâches de sang séché ravalaient cette triste décoration. On trouvait aussi des inscriptions obscènes, mystiques ou incompréhensibles. Des choses sombres, malsaines et dérangeantes. Le genre de choses qui te nouent les intestins et qui te trempent d'une sueur froide.

Oui mon ami, tu as raison : j'ai eu peur. La vraie, celle qui te fait trembler et te rend muet.

Du sang, de la gerbe et de la merde recouvrait le carrelage du sol abîmé. Certains y dormaient le long des plinthes, tels des cafards malades. Je devais continuer, le choix ne m'appartenait pas. Quelque part, Michel attendait de goûter ma lame. Cependant, j'appréhendais chaque couloir de ce labyrinthe avec angoisse car, ça et là, des portes ouvertes dévoilaient des corps de goules démembrées, suspendues à des crochets de bouchers et infestée de mouches. Des guirlandes d'intestins décoraient ces pièces nauséabondes entretenues par la lumière blafarde de quelques bougies. Je vis un homme, maigre à mourir, se balancer en serrant une poupée décharnée contre sa poitrine, il chantait une comptine pour enfant au milieu de cette horreur. Il me glaça le sang.

Je m'éloignai rapidement de lui en m'enfonçant plus profondément dans ces dédales, au risque de m'y perdre. J'en avais presque oublié ce que j'étais venu faire ici. Dans cette fuite en avant, une porte verrouillée attira mon attention. Un coup d'œil dans la lucarne me dévoila une jeune femme en haillon, enchaînée et recroquevillée dans un coin de la pièce. Une lumière faible filtrait au travers d'un carreau sale. Son allure me semblait familière mais je ne pouvais pas distinguer son visage enfoui entre ses genoux.

Une Blouse me surprit à ce moment là. L'arrêt cardiaque me menaça l'espace d'une seconde et j'ai failli me faire dessus à la suivante. Il souriait, des dents jaunes, tâchées et de travers, un dépôt blanc dégueulasse autour de la bouche et des pustules suintantes partout sur le visage. Il souriait.

« Je l'aime bien, elle est encore fraîche. J'aime bien lui mordre l'intérieur des cuisses jusqu'à ce qu'elle veuille bien me pisser dans la bouche. Hahaha, j'adore ça ! Et toi, et toi, tu vas lui faire quoi hein ? Hein ? »

Rien.

Ma réponse resta coincée au fond de ma gorge. L'envie de défoncer le crâne de ce taré me saisit aussi brutalement que celle de me tirer de cet endroit, loin de ces fous. Quelle vilaine curiosité, je n'aurai jamais dû y mettre les pieds.

La jeune femme leva la tête. Ce regard vide brillait autrefois d'une rage profonde. Je la connaissais. Sarah, seize ans à peine. Cette beauté farouche est aujourd'hui la dernière survivante d'Espoir.

Cette image me faucha, mes genoux tremblaient. Je me détournai de la porte, c'était insupportable. Je m'adossai quelques secondes contre le mur pour retrouver mes esprits. C'était trop, je ne pouvais pas continuer, je devais partir, loin et vite. Je l'abandonnai.

Michel disparut de mes pensées et l'air frais devint alors mon unique quête. Je rebroussai chemin en pressant le pas et en bousculant quelques unes de ces maudites blouses. Une fois à l'extérieur, j'arrachai ma tenue et la jetai le plus loin possible avec répugnance. Crétin m'attendait à l'ombre de la ruelle délabrée.

« - Tu as été long Vincent.

   - Crétin, l'horreur a un visage... là dedans.

   - Je t'avais dit que l'idée était mauvaise. Jimmy sera furieux de l'apprendre, ça oui !

   - Il le sera encore plus quand il saura que tu m'as aidé. C'est pour ça que tu ne diras rien. »

Voilà qui devrait suffire à taire Christophe à propos de cette horrible aventure. Je brisai le silence du chemin de retour, envahi par le malaise :

« - Il y a une survivante : Sarah.

   - La pauvre, chacun sait ce qui leur arrive.

   - Non. Tu ne peux pas imaginer... ce n'est pas... humain.

   - Tu l'as tué ?

   - Quoi ? Qui ?

   - La fille !

   - Non. Enfin, non !

   - Tu aurais peut-être dû Vincent. Alors, tu l'as abandonné à son sort, là, comme ça ?

   - J'ai fui.

   - Jimmy ne serait pas parti sans l'avoir soulagé.

   - Je ne suis pas Jimmy. Je suis Vincent. Vincent Hassermann. Et... »

Je m'interrompis dans la conversation et dans la marche. Je me retournai, pensif. Je pris ma décision sur le champs, à peine effleuré par l'idée, d'un coup de sang. Je ne pouvais pas me résoudre à cette lâcheté. Ce regard...


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