Le 23 Octobre 2015

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Les nouvelles sont mauvaises même si nous sommes relativement tranquilles ; le groupe de bandits s'est fait discret depuis leur attaque. Je commençais à croire qu'il avait lâché l'affaire mais la réalité est bien pire, encore une fois. Les deux villages les plus proches, Trouville et Le Roman, ont été rayés de la carte. Il ne reste plus rien sinon des ruines fumantes. Je suis actuellement à Le Roman, assis parmi les briques pour gratter ces quelques lignes. Il y a eu des combats, sans aucun doute. Des impacts, des douilles et des traces de sang séché un peu partout. Il n'y a pas de corps, je ne sais pas l'expliquer.

Le Conseil des Vieux m'y a envoyé plus tôt dans la journée. Ils s'inquiétaient de ne pas avoir de nouvelles des deux villages. Ils avaient envoyés des messagers, Grégoire et Maxime, mais ils ne sont pas revenus. Ils ne le feront plus maintenant. Donc les vieux m'ont envoyé pour découvrir ce qui se passe. Je vais passer la nuit ici et attendre le jour, j'y verrai plus clair et peut-être trouverai-je quelques indices. Alors peut-être je retournerai au village.

Normalement, les bandits laissent les morts, brûlent les blessés pour attirer la goule et être sûrs que personne ne s'installe de nouveau. Mais là rien, tout juste si le sang n'a pas été brossé. Je ne comprend pas. Il n'y a pas de traces de goules non plus, mais mon flaire me dit que ça ne devrait pas tarder. Le Roman et Trouville ne pourront plus patrouiller dans les bois et sur les routes pour faire leur part de ménage, les goules se pointeront c'est sûr et c'est une très mauvaise nouvelle pour Espoir.

Ca va sérieusement nous compliquer la tâche si les goules rappliquent. Ce n'est pas le danger immédiat qui m'inquiète. L'hiver arrive avec le gel et déjà quelques flocons. Nous devrons chasser, mais si les monstres sont dans les bois, et bien nous ne pourrons plus et nous manqueront cruellement de viande. Les animaux ne sont pas concernés par la maladie qui nous transforme en goule mais ils la portent en eux ou sur eux. Après, je ne suis pas docteur, je sais juste qu'il faut attendre trois mois après avoir abattu la dernière goule pour chasser de nouveau pour éviter l'épidémie.

Trouville et Le Roman ont disparus, l'hiver est là et les goules ne sont pas loin. Nous sommes seuls et affaiblis. Il est peut-être d'ailleurs là le plan des bandits : attendre la fin de l'hiver et nous cueillir. J'y pense depuis tout à l'heure, je m'interroge sur le pourquoi du comment. Un truc de fou. Déjà je ne comprend pas pourquoi cet acharnement sur Espoir. Je serais eux je passerais à un autre village moins bien défendu. A moins qu'ils aient pris leur défaite trop à cœur, je ne vois aucune raison, nous n'avons pas de ressources particulières ni même de grosses réserves. Ca n'a aucun sens. Je suis même prêt à parier que cela diviserait les hommes ; d'un côté la revanche et de l'autre le butin. Où est l'intérêt ? Je serais eux, j'attaquerais avant les premières tempêtes de neiges. Donc deux ou trois semaines. Merde.

Merde, ils ont raison, voilà que je pense comme l'un d'eux. Non, non, j'anticipe c'est tout. MERDE ! A force de l'entendre répéter, je vais finir par y croire.

C'est Clémence qui a ouvert -et fermé- le bal. Elle m'a rendu une petite visite il y a deux jours. Elle a commencé par me dire qu'il ne fallait plus rien attendre d'elle, que les soirées cul étaient terminées et qu'elle regrettait nos petites baises.

« Je suis désolée Vincent, c'était une erreur. »

Toujours sympa d'être une erreur.

« Tu es un bon coup, la meilleure vigie, tu le sais. Ce que tu ne sais pas, par contre, c'est que t'es un vrai con. »

Bon ben, celle là, je ne l'avais pas vu venir. Je rêvais secrètement qu'elle abandonne son mec pour passer du bon temps avec moi et même qu'elle prenne ma défense lors des conseils. Bah, je me suis bien gouré. Elle admet néanmoins que sans moi, l'issue de la dernière bataille aurait pu être bien plus dramatique. J'ai entendu pour la centième fois que tous les problèmes ne se règlent pas par la violence et qu'à force, on finirait seuls. C'est le cas d'ailleurs, nous sommes seuls... Je suis seul. Mais de là à dire que tout est de ma faute...

Les choses se sont gâtées quand je lui ai demandé dans quel trou Michel glissait ses doigts pour la faire chanter comme ça. C'est vrai, elle est plus bandante que l'autre croûte mais la même merde sort de leur bouche à tous les deux.

Elle m'a giflé.

« Je te l'ai dit, tu es un vrai con. Tu crois quoi ? Qu'il n'y a que ça ? Le cul et les flingues ? Tu crois que je t'appartiens parce que tu m'as fait jouir ? Que ça te donne le droit de me manquer de respect et de me parler comme ça? »

Elle a commencé à pleurer.

« On a peur! J'ai peur ! Vincent ! Peur pour les gosses, pour les gens que j'aime. Mais toi, trou du cul, tu n'aimes que toi et tu rejettes tout ce qui ne t'appartiens pas ! Tu prends ce que tu as besoin quand tu en besoin ! C'est pas ça vivre en groupe Vincent ! Si tu nous ne respecte pas un minimum, ne demande pas à ce que nous te respections. Et si tu te sens pas bien comme ça, tu sais quoi, va rejoindre tes copains dehors. Parce que t'es comme eux : un fils de pute ! »

Cette pique était particulièrement douloureuse. Ca aurait été un mec, je lui aurais pété les dents. Seulement, c'était elle et je suis resté planté là, sans bouger et sans rien dire. Elle a du lire quelque chose sur mon visage parce qu'elle est partie en disant un truc du genre :

« Je suis désolée, je voulais pas... »

Après, elle s'est traitée de conne pour s'être excusée alors que c'est moi le connard dans l'affaire. Elle a claqué la porte. Badaboum.

Et je suis seul ce soir, dans ces ruines, à repenser à tout cela. Je regarde autour de moi, est ce que je suis capable de faire ça ? Détruire un village et tuer tout le monde ? Non, évidement que non. Est-ce que je suis capable de détruire un camp de bandit et de tuer tout le monde ? Oui. Quel est la différence ? Je ne sais pas, c'est encore confus. Je n'ai pourtant pas le sentiment d'être aussi cruel et je crois fermement que le village a besoin de moi. Enfin, d'un homme comme moi en tout cas.

Je crois que nous sommes dans un monde de fous et pour la première fois je me demande si j'en suis un. Je tiens ma réponse : non. Non je ne suis pas un fou, je suis un con. Et puis tiens, comment serait le village sans moi et comment  serais-je sans le village ? Le message est clair, ils ne veulent plus de moi et j'ai pas spécialement besoin d'eux. C'est vrai, je peux partir plusieurs jours en expédition tout seul. Les autres ne sortent jamais du village. Ils y en a qui sont fait pour vivre en communauté et d'autre qui sont des solitaires.

Je pourrai partir maintenant d'ailleurs, ne pas revenir. L'idée est tentante... J'ai toute la nuit pour y réfléchir.



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