Le 11 Mars 2016

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Au lendemain matin de ma dernière page, le soleil se levant par dessus la mer nous éblouissait. Il nous en colla plein les yeux. C'était beau, la mer. Les mouvements de cette immense étendue d'eau grise nous forcèrent à la contemplation. Les flots incessants nous captivèrent quelques minutes et puis la magie et ses paillettes retombèrent. C'est vide à regarder, la mer. Crétin n'appréciait pas plus que moi et Sarah ajouta du sel à son venin :

« Ouais ouais, c'est grand, c'est gris, c'est moche quoi. Un peu comme le tarin que tu traînes au milieu de la tronche. Tu nous as fait traverser toute la France pour cette flaque qui pue le sel ? »

Je pensais que nouvel horizon rimait avec nouvel espoir, mon cul.

Dans le fond, elle disait vrai la petite. Nous nous tenions face à la plus grande source d'eau imbuvable de notre vie. Cependant, en anticipant un peu, la Méditerranée deviendrait notre réserve illimitée de poissons. Cette perspective nous promet d'en bouffer à toutes les sauces... A condition de savoir pêcher. J'ai le souvenir de certains qui aimaient ça à Espoir, pour ma part, je ne me sentais pas attiré par les berges vaseuses. Chopper du poisson avec un fusil à pompe, ça ouais, ça pourrait être marrant. Attendre des plombes pour qu'un goujon me glisse entre les doigts, très peu pour moi. Pour commencer, il nous fallait les outils nécessaires: cannes, hameçons, fils et appâts.

« Super, de mieux en mieux ! C'est quoi la prochaine étape ? Fabriquer des écharpes ? Sérieux ! »

Pas très passionnant, je l'admets volontiers. Nous n'avions pas encore mouillé nos crochets que je perdais déjà patience. Crétin m'étonna en plongeant dans cette activité avec passion. Il fabriqua les cannes et dégota du vrai fil de pêche dans une ruine du littoral. Toujours sans rien dire.

Sarah ne peut pas comprendre mais Crétin m'angoisse terriblement dans son silence. Ceux qui le connaissaient autrefois seraient tout autant décontenancés que moi aujourd'hui. Il passa du moulin à paroles à la tombe froide. En y repensant, la nostalgie gagne sur moi du terrain. C'est idiot en vérité de parler de nostalgie, ça date de moins de trois semaines. Je parle comme un vieux... Bref, son mutisme à une vertu : il ne me fatigue pas ! Dommage que Sarah ait pris le relais...

Parfois, je me demande si Christophe m'en veut pour la tuerie du théâtre et l'immonde mise en scène de Jimmy. Je sais à quel point il aimait son chef et je crois que le découvrir ainsi fut pour lui un électrochoc. Peut-être que si nous étions restés au quartier général rien ne se serait produit. Peut-être que ma contribution aurait permis de les repousser comme à Espoir et comme dans les bois.

Peut-être nous surveillaient-ils pour se venger de la double raclée. Après tout, le Docteur R semblait particulièrement bien renseigné sur moi... De l'histoire ancienne maintenant. Au final, ce sont les Crânes qui ont cramés vivants. D'ailleurs, ça sent le cochon grillé quand un mec brûle vif, ça ouvrirait presque l'appétit. Enfin, quand je pose la question à Crétin il secoue la tête. Il ne me croit pas fautif. Alors tu sais quoi ? Je ne me casserai plus la tête sur ce sujet, j'ai bien assez de préoccupations.

Les fantômes du passé reviennent durant mon sommeil, encore. Ils m'avaient laissé en paix mais cela n'a pas duré. Je parle de ma mère, de Clémence et de Mickael. Ils me donnent l'impression de m'appeler de l'autre côté :

« Rejoins nous dans la Mort, tu verras, on y est tellement mieux. »

Désolé, je ne suis pas prêt pour ce dernier voyage. Je dois d'abord réussir à pêcher. Une sorte de défi que je m'impose. En fait, si je foire, je les rejoindrai bien assez vite en mourant de faim. Il n'y a rien à se mettre sous la dent ici, à part de l'écorce et des poissons. Je comprend maintenant pourquoi la région est déserte.

Nous avons besoin de vers pour attraper la poiscaille. Des asticots ou des lombrics, peu importe, on n'en trouve pas. Pas une seule mouche non plus. Je songe à reculer dans les terres mais cette roche rouge me semble plus sèche que le cœur de Michel. Nous n'y trouverons pas grand chose.

En parlant de lui, j'espère qu'il souffre aujourd'hui. Je n'ai pas pu le tuer mais l'imaginer se tordre et se chier dessus de douleur me console, me donne du baume au cœur. J'aimerai tellement pouvoir y assister.

Revenons à nos moutons, ou plutôt, à nos asticots. Nous avons repéré un coin de verdure au Nord Est. L'affaire nous prendra une journée. Il ne nous restera plus qu'à prier pour ne pas rentrer bredouille. Encore une autre question, prier, je veux bien, mais prier qui ? Ha ! Quoiqu'il en soit, Crétin est volontaire pour m'accompagner tandis que Sarah préfère « sucer des bites que de toucher ces trucs ». Ses propres mots. Elle est aussi vulgaire que je suis con.

Elle restera dans notre petit abri. D'après la carte, nous sommes à côté de St Raphaël, dans la petite commune d'Agay. Nous y avons découvert un bâtiment gardé intact malgré ces seize années d'apocalypse ! Il dispose d'un bar et d'une cuisine tout en inox , propre et fonctionnelle. Bien sûr, il n'y a pas d'électricité et les robinets ne coulent plus. A l'arrière du bâtiment, nous avons trouvé une chambre coquette, les matelas sentent encore un peu la poussière mais sont encore en bon état. Un avant goût du paradis.

Je présume que la saison estivale en aura encore plus la saveur. Cependant, avant d'en arriver là, il faut chopper ces putains de poissons de mes deux. Poisson, poisson, poisson. Je ne pensais pas que cela puisse autant m'obséder. Mickael appelait cela l'instinct de survie et m'assurait de son inutilité.

En attendant, Sarah-la-Sirène affûte sa langue et nous livre son chant le plus beau, celui qui crève les tempes, les cœurs et le moindre résidu de patience :

« J'ai vu mes parents se faire ouvrir en deux pour leur appartenance ethnique, j'ai survécu au raid sur Espoir. J'ai vu mes amis se faire vendre et se transformer en goules, j'y ai survécu pour me faire violer en chaîne pendant des semaines. Et maintenant tu me dis que je vais crever de faim ? »

« Sans façon connard, plutôt je me fous en l'air ! »

« En fait non ! Je te bute, toi ! Et je te bouffe ! J'accrocherai tes burnes au bout d'une canne et si elles ne sont pas trop petites je pourrai attraper ces cons de poissons ! »

Poésie, tendresse, merci.

En plus, j'aime pas le poisson.


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