Le 05 Février 2016

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La neige tomba toute la semaine et les températures remontèrent vers un glacial plus supportable. Un vent fourbe se leva aussi, un de ceux qui trouvent le chemin pour s'infiltrer sous vos vêtements, peu importe vos couches. Les flocons s'accumulent dans la laine, y fondent et trempent le moindre recoin qui maintenait encore chaud. J'aime croire que dans le monde qui aurait du être, les badauds pourraient choisir de rester chez eux pour se protéger de ces vilaines intempéries.

Dans la réalité la question ne se pose pas. Si tu veux bouffer alors tu endures milles supplices sans jamais te plaindre. Il ne reste aucune place pour les faibles malgré nos efforts pour les protéger. On grille l'été avec un soleil écrasant et on gèle l'hiver sous les assauts du vent. Entre les deux, on essuie des trombes en craignant l'orage et ses grêles dévastatrices. Les pieds s'usent et pourrissent, les dos se bloquent et craquent, les souffles s'épuisent et s'éteignent... En fait, les forts ne bénéficient pas de meilleurs espoirs. Tenir debout, coûte que coûte, ramper jusqu'à sa toute fin, sans gémir. A quoi bon repousser l'échéance sinon pour obéir à nos seuls instincts ?

Demain est aujourd'hui en pire.

La mentalité des Cobras m'atteint aujourd'hui, je comprends mieux leur façon de raisonner. Il suffit d'admettre une idée : l'avenir n'existe pas. De l'ancien monde ne subsiste qu'une spirale broyant lentement votre âme. Un enchaînement vicieux des tares de l'humanité vous achève en asphyxiant la raison et la morale. Nous survivons dans un monde où tout est permis mais où seulement le plus mauvais se produit.

Il suffit de regarder autour de soi. Je distingue au premier rang des tarés accros au sexe crade, à l'alcool et à la came. Par dessus leurs épaules affaissées, j'aperçois des groupes qui n'éprouvent aucun remord à infecter des innocents pour leur survie. Un peu plus loin, je devine des hommes et des femmes s'improvisant religieux et constituant une nouvelle inquisition. Cette agglomération de dégénérés forme la civilisation d'aujourd'hui.

Des voyageurs colportent des nouvelles de la région alentour ; là une épidémie, ici un massacre, et ailleurs des alliances naissent pour défaire les anciennes. Partout, l'homme tue l'homme et je porte ma part de responsabilité de ce déclin général. Mes pulsions livrent mon âme aux ombres dévorantes. Quand elle termineront de me consumer, il me restera encore à vivre. Face à mon reflet, il m'appartiendra à regarder derrière, à contempler mes échecs et mes espoirs fous pour finaliser la torture.

Je sais, mon ami. Tu dois te poser des questions de ton lointain futur.

« Comment es tu arrivé à ces conclusions ? »

D'abord, j'ai répondu à ma dernière question. Je connais dorénavant la suite lorsque Michel mourra.

RIEN. Rien de rien.

Seule cette idée morbide force mes jambes à me supporter.

Ensuite, lors de la dernière visite , Jimmy questionna les Blouses à propos de la dernière livraison des Crânes, les habitants d'Espoir.

« De beaux sujets, tous contaminés, prêts à l'étude. »

Pas de survivant, condamnés bien avant que l'on arrive ici. J'en déduis que Michel tournera goule aussi. Si je ne me grouille pas, le plaisir de lui trouer la tête m'échappera aussi. Tout ça pour rien.

Mon hésitation gâcha ma route. J'aurais du prendre mes cliques et mes claques, tuer Michel et partir loin au Sud lorsque je le pouvais encore ; une meilleure façon d'éviter bien des malheurs et des souffrances.

Au lieu de cela, je gèle sur un camion toute la journée et il ne passe pas grand chose, pas une seule cartouche de tirée. Je trouve un maigre réconfort avec Lili le Quintal... Je ferme les yeux et je la laisse faire. J'ignore comment elle s'y prend et je ne veux pas le savoir. Je suis bien incapable de te dire s'il s'agit de ses seins ou d'un bourrelet. Je me dégoûte. Pourquoi est-il impossible de me retenir ? Pourquoi tout s'enfuit devant moi et ne reste que le pire ? Comment suis je passé de Clémence à Lili ?

Les Cobras ne m'autorisent pas encore le port d'arme à feu mais tolèrent le poignard pendu à ma ceinture. Son acier parcourt ma peau, la caresse froidement et se suspend au dessus de mes veines. Des frissons me traversent et mes intestins se nouent. J'observe cette danse silencieuse. Ce serait tellement facile d'en finir, tellement facile. A chaque fois, je range la lame dans son étui. Je ne ressens même pas l'impression de décider. J'existe à peine au fond de mes abîmes, abandonnant mon sort aux ténèbres.

Mickael me surprit dans l'un de ces instants. Il souriait et me souhaita la bienvenue. Je lui répondis par un léger acquiescement. Hum. Je te comprends enfin camarade. Je devine la solitude à errer sans but, à s'emmêler dans une toile de torpeur dont chaque fil tranche l'âme dans d'amères douleurs. Le goût disparaît, on avale sans trouver saveur ni réconfort, on s'épargne juste la famine, on déniche quelques forces pour le lendemain. Pour quoi faire ? Je l'ignore.

Michel condamné, l'occasion de le tuer m'échappe à tout jamais. Je ne dispose d'aucun moyen pour m'en approcher. Il me faut attendre, et encore attendre, jusqu'au jour où la certitude de sa disparition m'envahisse et efface le moindre doute.

A ce moment précis, je n'aurai plus de raison de continuer. Mon ami, je choisis de ne pas mourir avant lui. Je ne lui ferai pas cet honneur. Dans ton futur, quels souvenirs restent ils de lui ? A l'exception de ce que tu lis ici ?

Vincent. Vincent. Vincent.

Apprendre à réfléchir devient nécessaire pour les peu de jours devant moi. J'alimente le feu de la haine depuis si longtemps, gardant mes désirs de meurtre secrets de tous. Je porte la volonté d'effacer toute trace de cette vieille croûte... Et je lui offre l'éternité dans mes propres pages.

« Vincent tu es un con ! »

Quelle sagesse Clémence, quelle sagesse.


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