Le 18 Mars 2016

9 5 0

Je partis en compagnie de Crétin vers le bosquet repéré la semaine dernière. Des bidons vides se balançaient contre notre dos. Dans nos pas légers, nous remplissions nos poches d'espoirs fous. Nos réserves s'épuisaient, nous devions trouver de l'eau et de la nourriture. L'urgence nous interdisait l'échec. J'ignore pourquoi mais je marchais avec confiance, certain de revenir avec une solution à nos problèmes.

La vie m'enseigna pourtant la méfiance lorsque cela semblait trop facile. Dans notre monde, rien de s'obtient par la chance ou par le labeur des autres. La vie est une bagarre, une bataille où l'erreur est prohibée. Un seul écart de jugement conduit irrémédiablement à la mort ou à son lot de souffrances. Alors, même fatigué, l'esprit doit rester vif et tranchant. Mes expériences se concluent par ces apprentissages. Comment ai-je pu croire que tout se passerait bien, sans le moindre effort ?

Nous avons atteint sans mal le coin de verdure, un modeste bois dont des piles de pneus gâchaient la beauté. Un rapide coup d'œil nous révéla qu'il n'y avait rien pour nous. Le lit d'un ruisseau traversait l'endroit. Un mince filet d'eau serpentait timidement. Nous avons rempli nos bidons de cette eau sale chargée en boue. Restait à la filtrer et de la faire bouillir avant de la consommer. Le processus serait toujours plus simple que traiter l'eau de mer.

Nous avons également gratté la terre et la vase à la recherche de vers pour nos hameçons, Sans succès. A part nous noircir les ongles, je ne trouvais plus aucune utilité à ces fouilles pourtant acharnées. A un moment, j'ai cru en avoir dégoté quelques uns mais s'étaient de stupides racines ! Il y avait vraiment rien à bouffer dans le coin. Nous dûmes abandonner lorsque le soleil annonça son déclin. Notre renoncement trouva écho dans notre déception. Nous entendions presque les remarques de Sarah à notre retour, les besaces vides.

La nuit dominait déjà lorsque nous arrivâmes aux abords du relais, notre coin douillet. Des nuages voilaient la Lune et assombrissaient notre chemin. Nous ne voyions plus où nous mettions les pieds. A mesure que nous approchions, une odeur de grillade éveilla nos appétits et ouvrit littéralement nos estomacs. Nous nous sommes même lamentablement vautrés à vouloir presser le pas.

Je ne m'attendais pas à découvrir cette scène. Sarah grillait tranquillement des poissons à la broche. Elle nous adressa un sourire lorsqu'elle remarqua notre présence.

« - Ah les garçons ! Justement vous tombez bien, c'est prêt. 

- Comment ?

- Vous êtes vraiment des boulets les mecs ! Tout ce bordel pour chopper des vers à mettre au bout d'une canne alors qu'il suffisait d'un filet. Je vous jure.

- Un filet..

- Je me suis dit « Sarah, laisse les mijoter un peu, ils vont bien finir par avoir l'idée ». Mais non. Alors je m'y suis mis quand vous êtes partis ce matin, et pis voilà. Je manque encore de technique et de matériel pour attraper des trucs plus gros mais c'est mieux que rien. Hein ? »

Ce « mieux que rien » nous visait directement, Crétin et moi. Je dois bien reconnaître à la petite son idée de génie. Sans perdre de temps, on s'installa pour dévorer en silence nos brochettes de poissons. La vérité ? C'était dégueulasse, infecte, immonde. J'imaginais sans peine que de tels aveux auraient provoqué la colère noire chez notre adolescente. Fort heureusement, elle prit la parole en premier.

« - C'est con.

- Qu'est ce qui est con Sarah ?

- On ne pourra pas rester ici. C'est dommage, j'aime bien l'endroit.

- Pourquoi tu dis ça ?

- Parce que c'est dégueu ce qu'on bouffe Vincent ! C'est juste pas possible ! Va falloir qu'on bouge d'ici.

- Bien. Tu as raison. On peut partir demain et suivre la côte par l'Est.

- Pourquoi ce serait toi qui décide ?

- Je décide rien du tout, j'annonce mes intentions. Tu peux partir à l'opposé si tu veux, tu es libre.

- Pov'con, tu as la bagnole et les flingue ! Pourquoi je ferai ça ?

- J'en sais rien Sarah, j'en sais rien.

- Et pourquoi pas le Nord ? Revenir d'où on vient par exemple ?

- Non, non. Ce n'est pas... envisageable.

- Tu as peur ? »

Bien sûr que non. Bien sûr que non je n'ai pas peur petit conne. Que reste il là-bas sinon cendres et ruines ? Oh oui, mon petit doigt me souffle : « Des putain de hordes de goules et les plus gros tarés de la galaxie réunis dans une ville !!! ». Une cité à feu et à sang, par ma faute, je ne pense pas y être cordialement accueilli. Et puis, ce n'est pas dans mes habitudes de faire machine arrière.

Ces mots demeurèrent au fond de ma gorge, je hochais simplement la tête, muet.

« - En vrai, je suis certaine que t'as la trouille. Bon, comme tu veux. Je t'accompagnerai. Il nous reste assez d'essence pour continuer en voiture ?

- On ira pas loin, on est presque à sec.

- On pourra prendre les matelas ? »

Pourquoi diable voulait-elle emporter son matelas ? La voiture tombera en rade bien avant la fin de journée et je la vois mal se le trimbaler sur la tête. Mais putain, à quoi pense-t-elle ? J'ai appris à tenir ma langue pour ne pas contrarier le caractère volcanique de mademoiselle. Il suffit d'attendre un peu. Elle marqua une pause introspective en se curant les dents. Puis elle reprit, sûre d'elle :

« - C'est con ce que je dis. Qu'est ce qu'on va foutre du matelas après ?

- Heureux de te l'entendre dire.

- Tu sais Vincent, quand je dis une connerie, t'as le droit de me le faire remarquer, je vais pas te manger.

- Tu disais le contraire la semaine dernière.

- Ah bon ?

- Tu voulais me bouffer et pêcher avec mes couilles.

- J'ai vraiment dit ça ? »

Le voyage promet d'être long et pénible.


Survivance: journal de VincentLisez cette histoire GRATUITEMENT !