Le 3 Juin 2016

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Des trombes d'eau se déversaient du ciel et inondaient notre chemin de retour. Les cours avaient débordé rapidement et submergé les paysages de boue. L'horizon se transforma en torrents déchaînés emportant tout dans leur fureur. La maigre végétation locale et la terre elle -même ne pouvaient retenir ces flots ravageurs et nous abandonnaient à notre triste sort. Prisonniers d'un convoi qui nous promettait de nous libérer de la menace des Crânes, nous voilà sous des nuages noirs plus cruels encore. Cruels car ils ne faisaient pas de distinction entre le juste et le bandit, entre le vivant et le mort et nous arrachaient nos espoirs chétifs d'une échappée belle. Au lieu de cela, les remous marrons rythmaient nos pensées et les troncs d'arbres flottants nous ôtaient toute envie de forcer la marche. La désolation a bien des visages et j'ignorais celui-ci, celui qui rongeait lentement notre îlot épargné.

Les hauteurs constituaient un fragile refuge pour notre précieuse cargaison. Cette position salvatrice nous sauvait de la noyade et du chahut violent de l'eau. Elle nous isolait également, repliés sur nous même à nous regarder en chien de faïence à rationner nos provisions. Si la pluie ne suffisait pas, les larmes des hommes trempaient leurs joues quand leur esprit se perdait vers ceux restés à la Caravane, victimes de ce même déluge. Ils ignoraient l'étendue des dégâts. Et si les eaux fâchées s'étaient détournées de l'amas de tôles, les goules y trouveraient un abri et un garde-manger. Et puis, ils pensaient aux dernières cultures certainement détruites. Enfin, combien de véhicules, trop souvent rafistolés, ne redémarreraient plus ?

Nous nous réunissions certains soirs, à l'arrière d'un camion sous une bâche détrempée. Nous venions chercher chaleur et réconfort. Nous espérions dormir un peu pour ne pas céder à l'angoisse et à la fatalité. La folie nous guettait, pernicieuse, derrière le vacarme des gouttes sur nos toits de tôles. Nous attendions une accalmie qui viendrait sans doute trop tard. Alors nous pourrions observer les routes et les chemins dévorés par la nature. Sa rage aurait jeté boue et roches, déraciné arbres et ponts pour nous priver de retraite et de détour. Nous brulerions notre précieuse essence dans nos errances et nos bouches sèches se maquilleraient de l'écume blanche et amère de l'effort inutile.

Nos journées devinrent si longues que chaque minute froissait nos espoirs et nous déchiraient. D'un côté ceux qui voyaient la toute fin et de l'autre ceux qui savaient que les pluies s'achèveraient. Je n'appartenais à aucun des groupes, je pensais que notre calvaire commencerait lorsque que le déluge cesserait.

Nous essayâmes d'avancer avec quelques éclaireurs sondant les eaux d'un bâton pour prévenir des crevasses invisibles. Nous avions progressé de trente mètres au prix d'une vilaine fièvre dans nos rangs. Nous n'avions, bien sûr, aucun moyen de la chasser. On toussait à gauche comme l'on grelottait à droite. Et nous regardions tous vers le ciel d'un gris sombre et infini tandis que l'étau se refermait lent et implacable.

Nous étions poisseux et puants, nos vêtements nous démangeaient mais la stagnation nous irritait davantage. A chaque élan courageux ou appel désespéré, le ciel nous pissait dessus un peu plus fort. Demeuraient alors la résignation et les prières sourdes pour un rayon de soleil ou de simples nuages cotonneux.

Kube angoissait particulièrement, non pas pour tout ce dont je viens d'évoquer, mais pour ses réserves de tabac s'amenuisant malgré sa retenue. Il en manquerait et cette seule idée suffisait à faire trembler ses mains. Il récupérait même ses mégots pour en extraire son précieux poison et refouler la pénurie bouffée après bouffée. Je repensais alors à son discours de la semaine dernière, ses propos tenus sur l'espoir. Lui dire comment son addiction ruinerait ses croyances me brûlait les lèvres mais je me retins. Je n'avais pas envie d'étouffer ses folles illusions faisant battre son cœur et remplir ses poumons d'air vicié. Je l'épargnais de mon sinistre regard sur sa réalité. A quoi bon l'accabler ? Je n'avais rien de mieux à lui proposer.

En farfouillant dans la boîte à gants, je découvris un calendrier poussiéreux sous une vielle carte de la région. Le 3 Juin, la St Kevin. Je ne pouvais m'empêcher de penser à celui rester à la Caravane, contraint à l'immobilité pour les mêmes raisons que nous. Peut-être profitait-il des tendres bras de l'infirmière ? J'avais déjà remarqué leurs échanges de sourires niais et sincères, comme deux adolescents perdus, comme deux âmes malmenées cherchant la paix. Il se passait quelque chosed'heureux entre eux, et je souriais à cette idée. La naïveté dans sa plus simple apparence me toucha profondément. Puis la jalousie pointa le bout de son nez tordu.

Sarah. Pourquoi me refusait-elle ? Oh, j'avais bien saisi l'idée mais n'avais-je plus rien à prouver ? Vraiment ?

Se remettait-elle de ses blessures ? Parvenait-elle à marcher de nouveau ? Les trombes s'abattant sans relâche sur la roulotte ne conduisaient-elles pas son esprit vers pires démences ? Quelles seraient les conséquences à ses mutilations ? Pourrait-elle enfanter un jour ? Pourrait-elle seulement désirer de nouveau ? Un homme ? Ou peut-être une femme ? S'inquiétait-elle seulement de moi comme je le faisais à son égard ? Bien sûr que non idiot ! Pourquoi le ferait-elle et surtout, pourquoi je me posais tant de questions ?

Oh, ça, je savais pourquoi. Il n'y avait plus rien à boire !

La buée et les gouttes ruisselantes sur les rétroviseurs me dispensèrent de mon reflet. Cependant, je me sentais décliner, glisser sans même chercher à m'agripper. Dans les profondeurs béantes en contrebas, dans ces ténèbres glaciales m'attendaient un enfant mutilé. Il me chuchotait sa volonté de vivre, de grandir à nos côtés. Il aurait pu effacer bien des douleurs par sa seule présence rayonnante. Il pardonnait sa mère et m'accusait d'une autre voix de ne pas avoir su empêcher sa mise à mort. Lorsqu'il prononçait ces paroles, son regard était celui de l'époux de Clémence.

Avant de sombrer à tout jamais, je surpris Kube à gratter du papier. Il me laissa lire à force d'insistance.

« Un torchon de toute manière. Ne te moque pas, c'est juste... pour passer l'temps. »

Je n'imaginais pas ce lourdaud maladroit capable d'une telle sensibilité. Aussi, sans demander sa permission, je recopie ses quelques vers et te laisse juge.


L'étoile brillait dans la nuit,

Toujours plus belle, plus douce,

Lueur regrettée au matin,

Son souvenir qui s'enfuit.


Elle, le rêve poursuivi,

Le refuge aux secousses,

Aussi source de mon chagrin.

Douleur, honte, je l'oublie.


Le temps fane son sourire,

Le dilue dans les eaux noires,

Mais où sont ses gestes tendres ?

Larmes sur mon cœur fendu.


Mon amour, quoi de pire ?

Aveugle de ne plus te voir,

Et trop las pour comprendre

Qu'aujourd'hui, oui, je t'ai perdu.

                                                       - Kube


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