Le 29 Avril 2016

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Qu'il aille se faire foutre Kube et son champ de patates ! Qu'ils aillent voir ailleurs, lui, la puanteur de sa sueur et de sa clope froide ! Quelle idée de con de m'inviter pour la plantation ! Et je me trouve plus imbécile encore d'avoir accepté ! « Travailler la pioche, c'est pas compliqué ».Ah ça non, c'est sûr. Ça te détruit juste le dos en plus de te coller des ampoules plein les mains. Plus jamais ! En plus, entre nous et très franchement, les patates, ça m'emmerde.

Enfin, j'aimerai...

Il fallait que cela sorte. Tu me diras, quel meilleur endroit que son journal pour le faire à la discrétion de tous ? Je ne peux plus le faire au visage du « camarade » concerné maintenant, alors je le fais au tien, au travers de ces pages. Pardonne cet excès.

La demie journée de labeur m'éprouva à bien des égards. Je ne comptais pas poursuivre cette mésaventure plus longtemps. Tant pis, ma décision était prise. Continuer seul ne pouvait pas être pire que s'éreinter de cette manière.

Les dimensions de la culture en question restaient modestes, j'en conviens aisément. Une charrue avait déjà retourné la terre quelques jours plus tôt et notre tâche consistait à planter les patates. Nous œuvrions à environ vingt minutes du camp dans un silence inquiétant. Seule la toux de Kube et la raillerie des corbeaux perturbaient les environs désolés. Le retour fut d'une pareille tristesse, le couinement de la courroie du camion nous accompagnant tel un violon désaccordé. Le soleil déclinait à l'orange dans la lunette arrière et nous brûlait les yeux dans les rétroviseurs. En conduisant, mon compagnon de labeur écartait son col. Avait-il besoin de se détendre ou rêvait-il d'une corde pour se pendre ? Pour chasser l'ennui, ou la grisaille de son esprit, il m'expliqua que ce n'est pas bonne saison pour ce travail, le sol reste trop froid. Toutefois, il m'indiqua qu'ils ne pouvaient pas repousser plus longtemps la plantation.

« Tu sauras pourquoi si jamais tu décides de nous rejoindre. On ne peut pas tout te divulguer. Imagine, tu te fais prendre... Et ben on est comme des cons. »

Je comprends parfaitement sa prudence, j'aurai eu la même réaction. L'argument ne suffisait pas à changer mon avis. Je tenais ma position et me préparais mentalement à quitter le groupe. Je pris mon repas seul sur les marches de notre caravane. Je raclais le fond de ma gamelle pour taire l'appétit féroce qui grondait dans mon ventre.

La nuit régnait déjà et la douleur commençait à tirailler mes muscles. Les nomades se réunissaient doucement autour de la grande flambée qui projetait des ombres plus imposantes encore. L'ultimatum touchait à sa fin, ils exigeaient de nous une réponse et nous devions officialiser la chose avec une espèce de cérémonie. Mes compagnons ne gardaient aucun secret sur l'affaire. Quant à moi, la prudence me conseillait de me taire.

Rester ? Hors de question...

Crétin me bouscula légèrement en sortant de la roulotte. Sarah manquait à l'appel. Christophe ignorait comme moi où elle se trouvait. J'entendis le bruit d'une pâte visqueuse projetée avec force dans un récipient. Sarah se cachait à quelques mètres de là, derrière une grande tenture pour vomir dans un seau. Je l'observais sans l'interrompre, perdu quelque part entre l'envie d'aider et l'impuissance de le faire. Elle tourna ensuite son regard rougi dans ma direction.

« - Casse-toi Vincent...

- Ils nous attendent.

- Je sais. J'arrive. »

Je continuais de regarder, attendant simplement qu'elle se relève. Les mots du médecin tournaient dans mon esprit. « Rien de grave » qu'il disait. Mon cul. Voilà des semaines que son état s'aggrave...

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