Le 20 Novembre 2015

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Cela  fait maintenant six jours que je me suis isolé dans la cabane de chasse pour y prendre du recul. J'en avais grand besoin. J'ai emporté avec moi quelques provisions et les premières à partir étaient les bouteilles de Mickael. C'était, je crois, le seul remède efficace contre les nuits sans sommeil. En vérité, tu te réveilles plus fatigué encore. Pas terrible finalement, pour se remettre en forme. Et puis, très vite, je n'avais plus rien à boire et il a bien fallu que je fasse sans.

J'ai mis le nez dehors pour la première fois mardi. Une journée triste, vraiment : des nuages, pas de soleil et même une averse de neige en fin d'après-midi. Je suis sorti pour traquer la goule pour me changer les idées et je suis rentré bredouille, pas l'ombre d'un monstre et pas celle d'un bandit non plus. C'est dommage, je lui aurais réservé une petite fête dont j'ai le secret, une teuf de fou qui serait restée dans les annales de la cruauté.

J'y ai pensé longuement ; comment venger Clem' et Gégé. Et puis, au coin du feu timide, le soir même, je me suis demandé pourquoi j'y pensais tant. Pourquoi suis-je investi du sentiment de vengeance ? Moi qui n'ai de cesse à me croire étranger à la communauté d'espoir. C'est vrai, je les tiens tous responsables du suicide de ma mère, alors pourquoi m'accrocher à eux ? Aujourd'hui je voudrais venger des gens que je n'aime pas ? Ça n'a aucun sens n'est-ce pas ? N'empêche, ils m'auraient tous écouté, on en serait pas là.

Michel a bien une réponse toute faite à mes interrogations. Bizarrement, à la place, c'est le souvenir de ma mère que je n'arrive pas à effacer. Elle m'aurait répété :

« On ne réponds pas à la bêtise par la bêtise. »

Je me demande bien quel genre de réaction intelligente elle aurait voulu me voir adopter. Et puis, je me suis endormi (enfin!) sur cette idée là. Mes rêves en ont été étranges, de ceux qui te mettent mal à l'aise. Dedans, ma mère n'était pas vraiment morte, elle continuait de m'accompagner en secret. Tout le monde la croyait pendue mais non, elle opérait dans l'ombre pour me tendre son amour et ses fabuleux conseils. Elle avait même eu le loisir de me préparer des crêpes. Des putains de crêpes comme elle savait les faire.

Elle me disait aussi de me méfier de Michel, de lui accorder aucune confiance. Je me souviens de ce qu'il lui faisait subir, ou du moins des marques qu'elle portait. Dans mon rêve, elle me disait qu'on ne pouvait pas aimer cet homme, qu'il était prêt à tout pour ses petits plaisirs. Prêt à tout pour sauvegarder sa minable petite personne. Je suis confus maintenant, je ne sais pas s'il s'agit de souvenirs ou de mes propres pensées. Perturbant.

Le mercredi a été une journée comme le mardi, la neige en moins, une question en plus. Dois-je vraiment mettre tout le monde dans le même sac ? Une fois posée, la réponse semble évidente. Ce n'est pas un secret, Michel cristallise toute mon animosité et il devrait être le seul à en subir les conséquences. C'est vrai, écoute. Je suis torturé par l'image de que j'ai de Clémence et le dernier regard de Matt m'empêche de m'endormir paisiblement. Je crois, sincèrement, que j'aime ces gens. Je ne serai pas resté si longtemps à Espoir sinon.

Et puis, sans remonter trop loin, j'ai réalisé avoir vécu des jours bien plus heureux dans le village. Ce n'est pas un paradis non plus, le monde est toujours fait de la merde. Simplement, je n'avais pas besoin de sans cesse me justifier, je faisais mon job, parfois avec zèle et souvent avec un plaisir coupable. Tout le monde s'en était accommodé, sauf un – et tu sais de qui je parle.

Cet homme, ou plutôt ce qu'il en reste – enfin, si tenté qu'il en fut un un jour – est mon unique problème. C'est lui qui a tourné ma façon de faire, et ma façon de penser, de manière inhumaine. C'est lui qui me montre du doigt en me prétendant être une menace pour l'intégrité de la communauté. C'est lui qui a semé l'idée que ma violence gangrène Espoir et c'est à force de répétition que la chose est rentrée dans tous les esprits. Tout cela, je le savais déjà.

Mon désir de vengeance a changé quelques chose en moi quand j'en ai accepté sa légitimité. Je sais que certains penseraient que ce sentiment n'est qu'un prétexte pour le meurtre. La vérité, mon ami, est que je n'ai pas besoin de prétexte pour tuer. J'en ai souvent l'occasion et je la saisis sans jamais ressentir le moindre besoin de me repentir. Je suis convaincu que mon action aide la communauté et que je suis le seul à pouvoir l'accomplir sans me noyer dans les remords. Ce mal doit être fait et je m'en charge... J'en soulage les autres. Mon désir de vengeance est légitime parce que j'ai juré autrefois de protéger tous ces gens par mes seuls moyens.

Je te disais que ce besoin de vengeance avait changé quelque chose en moi. Cela concerne Michel. Je voulais le tuer et ce n'est plus le cas. Cette vieille croûte ne pourra pas siéger au Conseil très longtemps. Je dois l'écarter de son trône, sans violence. Une fois écarté des décisions et une fois prouvé sénile, ses mots n'auront plus de poids.

J'ai ma petite idée de comment y parvenir : je vais démonter l'ensemble de ses arguments en donnant le meilleur de moi-même. Et pour cela, je dois commencer un peu à fermer ma gueule. Les actes et leurs conséquences parleront à ma place. Je dois simplement être là pour veiller à la sécurité du village et réparer les conneries qui seront faites. C'est la seule solution.

Je me sens mieux depuis que cette idée a fait son chemin dans mon esprit. Je me sens investi d'une mission et maintenant je sais où je vais. Même mon sommeil n'est plus autant agité, c'est dire. Evidemment, je vois encore Clémence et je ne crois pas un seul instant que cette vision s'effacera un jour. Ma mère n'est plus là par contre... comme soulagée par mes intentions, la conscience légère.

J'aurais pu rentrer aussitôt mais j'ai voulu profiter un peu de cette solitude. En profiter pour traquer la goule et j'ai été récompensé aujourd'hui. Ma chasse m'a mené sur un petit groupe de ces monstres qui dévoraient la charogne d'un sanglier. Trois balles, trois morts. Très pratiques ces armes semi automatiques.

Néanmoins, je pensais qu'elles seraient plus nombreuses. On dirait bien que les bestioles n'ont pas mordu à l'hameçon des bandits. Et j'ai compris un truc. L'hiver est sur nous et c'est une véritable bénédiction en fin de compte. La viande congelée n'a probablement pas d'odeur assez forte pour ces créatures. Je n'y avais pas pensé mais cela me soulage. Ça enlève une épine du pied que de composer avec un hiver rude cernés par les goules. Et si les bandits décident de nous attaquer, nous serons plus forts que prévu.

Nous...

Je rentre demain au village pour partager mon constat. Pour l'heure, une terrible tempête de neige ravage la région. Le vent hurle et la neige s'amasse dangereusement. Le feu de la petite cheminée a bien du mal à me réchauffer ce soir et lorsque je regarde dehors, je n'y vois rien à deux mètres. Je n'ai pas le choix de toute manière, je n'ai bientôt plus de provisions. Le retour s'annonce compliqué mais j'ai eu du flair en emportant une paire de raquettes.

Demain, je rentre à la maison.



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