Le 16 Octobre 2015

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Comme nous n'avons pas été attaqués, le Conseil des Vieux a bien eu lieu dimanche dernier. Je m'attendais à ce qu'il soit intéressant pour une fois, vu ce qu'il s'était passé. C'était d'une banalité et d'un ennui à peine descriptible. Je voyais bien sur les visages autour de moi qu'ils espéraient autre chose. On a d'abord rendu hommage aux victimes et à leurs familles en observant une minute de silence. Ce sont les minutes les plus longues dans une vie d'homme. C'est long et cela ne sert à rien finalement. Je veux dire, ça ne fera pas revenir les morts et ça n'apaise pas non plus les proches. Tout le monde s'en branle mais c'est une histoire de coutumes, de traditions et de mémoire.

Les vieux s'acharnent sur le sujet, de ne pas oublier le monde d'avant, de comment c'était et de comment on faisait. Ceux de ma génération en n'avons pas de souvenirs, ou le peu que nous avons n'est vraiment pas glorieux. Des souvenirs de gosses quoi, rien de plus. Durant cette minute de silence, je me suis demandé si dans 20 ou 30 ans nous l'observerions encore. La maladie ou la violence nous emportera tôt ou tard, si ça se passe bien on deviendra un tas de cendres. Et si ça se passe moins bien, on tournera en charogne ou en monstre, venir gonfler les hordes de goules et bouffer les autres.

Quel espoir, quel paix réside dans cette minute de silence ? Quand on sait que les goules sont de plus en plus nombreuses et les bandits de plus en plus cruels? Quand on sait que certains, autour de moi à cet instant, ont prié pour être tués et non capturés. Même les gens civilisés perdent la boule et n'arrivent plus à discerner ce qu'il faut faire pour la survie. Car c'est bien de cela dont il s'agit, de survivre. Nous sommes à la fois bercé dans une illusion de confort qui nous englue dans une espèce de léthargie. Un jour ou l'autre, ça nous sera fatal. A quoi sert cette minute de silence ? Sinon pour nous dire que c'est tout ce qu'on peut espérer, le silence ? Ce n'est finalement pas un hommage aux victimes, mais une ode à nos angoisses qui nous rongent comme des nuées de rats.

Pourquoi ai-je fêté la vie avec Mickael dans ce cas, tu peux me le dire ? Pourquoi j'ai ressenti du bonheur à avoir survécu ? L'espoir ? L'espoir de quoi ? Que les choses deviennent meilleures ? Que l'on arrive à rétablir une civilisation pour les futures générations ? Quelle blague ! Déjà les gosses naissent avec un flingue, et le monde autour d'eux pue la merde quand il pue pas la mort. T'imagines bien quel bordel ils vont construire ! Enfin, t'en sais peut-être quelque chose, peut-être que t'en es. La vérité : c'est effrayant.

Dans cette grande marre de chiasse qu'est devenue la vie nous ne pouvons espérer qu'une chose : partir sans souffrir. Nous éteindre silencieusement, ou en plein orgasme, avec encore un peu de dignité, enfin, ce qu'il nous reste. Pourquoi s'accrocher ? Et bien, malgré ce triste constat, je ne me vois pas me coller une balle dans la tête. Non, c'est pas pour moi. Je préfère me voir mourir au plumard ou en train de combattre. Une fin heureuse pour l'homme que je suis.

Michel a raison sur un point, je crois. Je ne suis peut-être pas fait pour la civilisation. Il m'a dit un jour que dans l'ancien monde, j'aurais été un criminel, en prison très certainement ou abattu par des hommes de loi. Peu importe, l'ancien monde s'est éteint en même temps que les émissions radio, il y a plus de 10 ans maintenant. Les vieux ne l'ont simplement pas encore compris et ils mourront avec ce souvenir.

Voilà ce à quoi j'ai pensé pendant cette minute de silence, doublement inutile puisque je savais déjà tout cela. Aucune révélation pour moi ce soir. Le reste de la réunion concernait des banalités du quotidien qu'il fallait revoir pour améliorer notre sécurité. Plus d'hommes armés dans les champs et dans les bois. Le temps de vigie a presque doublé. Cependant, nous sommes moins nombreux et nous avons deux fois plus de travail. Alors le Conseil des Vieux a enfin admis qu'il serait temps de former de nouvelles recrues, pour remplacer les vigies qui tombent.

Toutes les vigies sont concernées : elles devront prendre un ou une apprenti en binôme. L'âge a été fixé à 14 ans pour les plus jeunes. D'ailleurs, Clémence s'est portée volontaire pour remplacer son mari. Le toubib est formel, il ne marchera plus jamais comme avant. Toutefois, il a toujours été un bon tireur (du moins avec une arme, le reste, on connaît la chanson toi et moi) alors le conseil lui a inventé un nouveau rôle. Dorénavant il sera instructeur de tir et de combat théorique. De mon côté, j'envie déjà celui qui formera Clémence. Patrouiller dans les bois avec elle. Enfin, je vais pas te faire un dessin.

Parce que toutes les vigies auront un apprenti. Toutes, sauf une, la meilleure qui plus est. Bibi ! Oui, je suis exclu du programme. Parait que je suis trop violent, que j'ai trop le goût du sang. Et ils veulent pas instruire le meurtre à nos jeunes. La vigie doit surveiller, alerter et protéger les villageois qu'ils disent. Ils oublient un peu trop vite que sans leur « virtuose de la mort », ils ne seraient pas là pour en parler. Je suis peut-être un con et un tueur, mais ils peuvent quand même me dire merci de leur avoir sauvé les miches.

C'est ma punition pour mon acte de cruauté pour l'exécution du blessé. Ca me vaut un blâme d'ailleurs, ou prochain je suis destitué de mon statut de vigie et je serai banni du village pour le troisième et dernier blâme. Michel a soulevé une question et j'ai senti tous les regards se braquer sur moi :

« Aujourd'hui, comment pouvons-nous différencier Vincent des bandits ? »

Je dois avouer que j'ai moi-même du réfléchir à sa question. Vu que Michel ne m'a pas laissé le droit à la parole, je n'ai pas eu le loisir de lui répondre. Pourtant c'était simple : je ne vole pas et je ne viole pas, j'agis seulement pour ma survie et, par conséquent, celle du village. Mais bon, le vieux a préférer répondre à ma place :

« La seule différence est que Vincent est de notre côté et que nous lui offrons ce dont il a besoin. Il n'a pas besoin d'user de la force pour se nourrir, se soigner ou se divertir. Mais que se passerait il s'il devait être livré à lui-même ? Ne serait-il pas de la même mauvaise graine qui vient mettre le feu à nos barricades ? Avons nous besoin d'un bandit parmi nous ? Non, bien sûr que non ! Mais nous avons encore moins besoin d'un tueur contre nous. Un tueur qui connaît le moindre recoin d'Espoir et chacune de nos faiblesses. C'est la seule raison pour laquelle je n'ai pas demandé l'exclusion immédiate de Vincent. Jeune homme, voilà pour toi l'occasion inespérée de te racheter. »

Qu'est ce que je dois déduire de tout cela ? J'aime croire que cette vieille croûte a autant peur que besoin de moi. Mais me comparer à ces bâtards, quand même, il fallait oser le faire. Je n'ai pas répondu mais Mickael a protesté, un peu. Les regards et les brouhahas dans la salle n'étaient pas de bon augure. Au moins, les choses sont claires maintenant: le vieux bouc aimerait me voir débarrasser le plancher et il a réussi à en convaincre quelques uns ce soir. Je vais devoir me méfier et réviser la confiance que j'accorde.

Assez parlé de moi pour ce conseil. Il s'est achevé par la présentation d'une nouvelle votante. On la connaît tous, puisque tout le monde se connaît ici. Sarah a atteint l'âge de ses 16 ans et obtient donc le droit de participer et de voter au conseil élargi. Sarah est la seule d'origine arabe a des kilomètres à la ronde. Je vais t'expliquer pourquoi.

Un peu après le cataclysme, lorsque le chaos se déchaînait, des communautés se formèrent. C'étaient des rapprochements ethniques, culturels ou religieux. Et puis tout ce beau monde s'est foutu sur la gueule. Comme ça. Les siens ont été traqués et ses parents tués, laissant une fillette de 3 ans dans un champs de ruines.

Espoir n'a jamais participé à ces affrontements et ils ont recueillis la petite. La voilà qui a bien grandi. Je me souviens parfaitement d'elle toute jeune. Elle devenue une vraie petite femme maintenant, encore une paire d'année... Oh, bordel qu'est-ce que je raconte... ce que je préfère chez elle est son regard. Un mélange de colère et de rage qui lui monte des tripes. On dirait qu'elle en veut au monde entier et ça me plaît.


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