1.2. Shiste

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Je passe mes doigts dans mes boucles courtes, appréhendant son silence. Je lui jette un coup d'œil craintif tandis que ses iris sont perdus dans le vide. Il semble réfléchir attentivement à un moyen de me retenir, j'y parierais la statuette de licorne mauve qui repose sur ma coiffeuse.

Mais... attendez trois secondes. Est-ce qu'il est vraiment en train de... réfléchir ?

Car lorsque Daren, alias Sergent Canard alias Machine à paroles, arrête de parler et pense avant de dire quelque chose, il faut toujours s'inquiéter. 

Parce que ce mec ne pense pas. Soit il défonce, soit il dit de la sauce. Il s'entraîne dans des bagarres avec tous les autres gars du village sans le moindre remords. Et lorsqu'il réfléchit... bah ça n'aboutit à rien.

Disons qu'il n'est pas le chiffon le plus absorbant du tiroir.

Je panique alors :

— Daren ?

— Ouais ?

— Qu'est-ce qu-

— Je refuse que tu partes, déclare-t-il, très sérieux.

Je marque un temps d'arrêt.

— Mais-

— Je t'arrête tout de suite. Et ne me sors pas une autre excuse bidon. Je ne vais pas passer tout l'été à ramasser le fumier seul, OK ?

Je serre alors les lèvres pour ne pas rire.

— C'est la seule raison ?

— Évidemment. À part pour ramasser la merde des animaux pendant que je fais des trucs de grands, je n'ai pas besoin de toi. Tu peux dégager avec grand plaisir.

— Des trucs de grands, hein ?

Ouais, c'est tout ce que j'ai retenu.

— Tu es trop jeune pour savoir ce genre de choses. J'essaie de préserver ton âme.

— C'est quoi, le genre de choses ? Dis-moi.

— Nan.

— Alleeez ?

— Jamais, sale enfant.

— Maiiis !

Il agite les sourcils, un sourire mesquin sur la bouche.
Vexée, je me mets à l'imiter en exagérant ses propos et ses expressions. Ses yeux se plissent alors davantage de seconde en seconde.

Et voici, les amis, ce qu'on appelle le début d'une apocalypse.

Il se met à me bombarder avec des boules de laine. Et à chaque assaut, je hurle une connerie qu'il a faite et dont j'étais censée conserver le secret.
Oups.

Lorsque j'en reçois une bleue sur le front, je balance la fois où il a sauté la voisine dans une grange.

La rouge sur la bouche ? Je sors la fois où il a embrassé une fille avec la langue et qu'elle pensait avoir avalé son chewing-gum. Il était enrhumé.

— Je m'appelle Daren et j'ai tué le poisson bêta de Mathilde quand elle nous l'a donné la semaine passée avant de partir en voyage en oubliant de le nourrir alors que c'était ma responsabilité et non celle de Mika ! débité-je d'une traite en recevant trois boules consécutives.

Des bruits de pas rapides se font alors entendre dans le couloir.

Nous nous figeons tous les deux, les yeux dans les yeux.

Shiste.

— Shit, jure-t-il, tout bas.

Il est en concentration totale pour tenter d'identifier la personne qui s'approche en écoutant les pas. Lorsque j'entends la poignée de la porte tourner et vois la tête brune de ma mère dépasser de l'entrebâillement, mon édredon devient subitement beaucoup plus intéressant.
Vous aimez le pastel ? Oh ouais, moi aussi.

— Alors c'est là où il a disparu, le poisson ? demande-t-elle, interloquée.

Lorsque j'entends Daren inspirer profondément, je me dis qu'il va se réjouir de mon départ comme jamais.

***

— Mika !

— J'ai juste besoin de prendre l'air ! Je reviens vite, promis.

J'évite avec brio une énième tentative de ma mère pour me garder à la maison. Elle en aurait profité pour me soutirer des informations que je n'ai même pas sur mes soi-disant « relations avec les gars du village ». Ce n'est clairement pas l'activité que je préfère au monde.

Puis, j'ai vingt-et-un ans, pas quinze.

En traversant le vestibule pour attraper mes bottes d'équitation, je secoue la tête, pour moi-même, exaspérée. Les gars au village et moi, c'est tout simplement catastrophique. Si je ne suis pas en train de remettre en question leur virilité avec des remarques cinglantes, ils s'amusent à me jouer des tours absolument pas drôles en compagnie de Daren.

Car, oui, il se ligue contre sa propre sœur. Super charmant.

Et j'ai ma petite réputation de fille étrange là-bas. Comme si ce n'était pas suffisant que je sois la sœur d'un psychopathe.
Raison de plus pour eux de se tenir loin de moi. Et je comprends.

Punaise, je suis horrible.

Mais maman — fidèle à la caractéristique de toutes les mères du monde — n'est pas du même avis. Elle veut absolument que j'aie une conversation normale avec un mec sans qu'il ne parte en courant. Peu importe qui c'est.
Et, en toute honnêteté, c'est plus facile à dire qu'à faire.

Pardon. C'est plus fort que moi.

J'enfile mes bottes à la va-vite et attrape ma veste échouée sur le banc près de la porte. Dès que j'ouvre la porte d'entrée et que je fais un pas à l'extérieur de la demeure, l'air frais du soir m'entoure et refroidit ma peau.
Une douce mélancolie m'étreint lorsque que je porte mon regard sur la campagne en descendant les escaliers.

Les arbres, les fleurs, les cultures... tout ce que je devrai abandonner dans deux jours pour poursuivre un rêve vieux de plusieurs années.

J'ai juste envie de nouveauté.
D'aventure.

Faire seule ce que j'aurais pu accomplir avec quelqu'un qui était autrefois cher à mon cœur.

À la campagne, il n'y a rien pour moi. La terre sera léguée à Daren ou à l'un de mes cousins. Je passerai toute ma vie à planter des fruits et des légumes pour les vendre à Eaton, le village à quelques minutes de la maison.

Je veux avoir des amis, aussi.

Me sentir moins seule.

Je n'ai pas poursuivi mes études, mes parents trouvant que mon frère et moi étions beaucoup plus utiles dans les champs que dans une bâtisse devant des cahiers. Alors nous avons obtenu notre bac, sans plus.
C'est aussi le cas de plusieurs personnes au village. L'Ohio, c'est essentiellement de l'agriculture.

Mais ce n'est pas ce que moi, je veux faire. Je n'aspire pas à passer le restant de ma vie sur une terre à répéter les mêmes choses chaque année.
C'est peut-être la vie pour laquelle mes parents et mon frère ont opté, mais ce n'est pas le cas pour moi.

Cette soif d'aventure que j'ai, personne n'a jamais pu la comprendre.

Personne, sauf elle.

Fifty Shades of a Unicorn - T1Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant