Chapitre 14 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - Le Colonel peint

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Le Colonel peint

      Le colonel avait, sous des couches d'esprit de commandement et d'esprit mathématique -couches bien compactes, rendues encore plus épaisses par l'enseignement ( très carré et très poussé ) qu'il avait reçu à la prestigieuse et très sélective Ecole Royale du Génie de Mézières - une autre bien plus enfouie. En creusant une galerie de mine dans le crâne du colonel, il aurait donc été possible de trouver, au fond du plus profond détour de galerie, ce que cet homme aspirait à vraiment être. Cette couche artistique se tenait cachée, comme des diamants invisibles sous des montagnes de scories...

     Pendant notre séjour forcé il fit quelques allers et retours à Ajaccio. Pour monnayer des lettres de change, mais aussi pour acheter du matériel pour la peinture d'art. A notre grand étonnement il souhaitait nous peindre, nous tous. Jamais aucun d'entre nous n'avait eu le privilège de se voir en peinture et c'était une chance que nous ne pouvions refuser, même si nous ne savions pas ce que « valait » le colonel en ce domaine.

    Le premier à accepter de prendre la pose fut Maître Tancrède. Pour notre part nous attendions de voir si « notre » artiste-peintre savait vraiment peindre et allait faire ressemblant. Je savais très bien qu'on pouvait dessiner correctement, ce que je faisais, et être très mauvais dans le difficile art de la peinture. J'avais essayé et cela s'était révélé un véritable gâchis de temps et de matériel.

    Selon les exigences du colonel, Tancrède prenait la pose, dehors, toujours au même endroit, à la même heure, devant un simple mur d'un blond doré. Maître Tancrède était le modèle idéal : outre son maintien droit très naturel il savait ne pas bouger, gardait un imperturbable air sérieux et, comme souvent, ne disait pas un mot. Il n'était pas de ces modèles qui demandent sans cesse si le travail avance, ou s'ils peuvent voir le tableau bien avant qu'il soit achevé, pour le plus grand agacement du peintre ( ce qui fut mon cas, mea culpa, mea maxima culpa ). Le colonel peignait vite mais ne voulut montrer à personne, pendant longtemps, le résultat, pas même à Maître Tancrède qui pourtant avait offert une jolie somme « rien que pour se voir en peinture ».

    Vint mon tour. Il voulait me peindre en uniforme d'artilleur, un livre dans la main gauche. Pour l'autre main je souhaitais tenir mon fusil ou, au moins, mon pistolet d'arçon. Il refusa net. Pas de fusil, pas de pistolet pour mon portrait. Je devais poser avec la main droite vide, doigts repliés,comme si je tenais une pomme imaginaire. Puis il m'apprit qu'il ne peindrait que la tête, le buste et les bras, à mi-corps comme disent les artistes. « Mais pourquoi ? pensai-je. Je ne suis pas un cul-de-jatte ! » J'étais jaloux de Maître Tancrède car, d'après ce que j'avais entre-aperçu de son tableau, le Corse avait eu droit à son portrait en pied et les armes à la main !

    Pendant que je tenais la pose, sur un fond d'arbres et avec la mer au loin, je tentais de rester sérieux. Mais, derrière le colonel, les enfants de Maria s'amusaient à me faire des grimaces et, n'arrivant pas à les oublier, ils me faisaient sourire.

    « Collot, commença " l'artiste ", veuillez garder la pose. »

      Les enfants avaient tenté les mêmes singeries avec Maître Tancrède mais celui-ci savait très bien les ignorer et les enfants s'étaient lassés. Je n'y arrivais pas. Ces séances de pose devenaient pour moi une école de patience.

    « Sergent Collot, continua plus rudement le colonel, faites comme si vous montiez la garde. Restez sérieux... Et cessez d'avoir ce regard bovin ! » Puis, essayant de rattraper l'acidité de sa dernière phrase il ajouta : « Offrez-nous votre regard bleu intelligent. »

     Vint le tour de Bastien qui, ne pouvant quitter son lit de douleur, fut peint entre draps et oreillers, sa chère guitare à la main, regardant avec tristesse le paysage au travers de la fenêtre. Pour ne pas fatiguer le modèle, et ne pas allonger sans utilité les poses, il nous fut interdit de venir les déranger dans la chambre.

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant