Chap. 28 - 1787 : Les Jeux du hasard et de la mort - Chez moi

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         Il était plus que temps pour moi de filer, de rentrer à la maison, à la métairie. Je pris diverses diligences. Finissant le trajet interminable à pied, de nuit. Méditant sur la vie et sur la fatigue. Je connaissais le chemin. Je calculai qu'à l'allure à laquelle je marchais je serai dans deux heures à la maison et ce malgré la nuit noire. A part des animaux qui passaient furtivement je ne croisais âme qui vive. Au bout d'un long moment je vis une lanterne  sourde s'approcher lentement de moi. Elle était portée par un homme corpulent. Quand il fut à peu de distance je le reconnus : c'était le régisseur du domaine.


       Quand nous sommes près l'un de l'autre il me dévisage, me scrute de la tête aux pieds avec sa lanterne.

     « Qui es-tu, toi, un déserteur ? crache-t-il.

 - Non.» Je n'ai aucune envie de parler à ce type poissé de vin.

   « Que fais-tu par ici, soldat ?  »

      Pour lui répondre je me redresse de toute ma hauteur car le régisseur, en plus d'être gros, est presque aussi grand que moi :

   « Je ne suis pas simple soldat. Je suis sergent-artilleur. » J'en ai assez dit. Je le contourne et reprends mon chemin dans la nuit.

   « Sergent-artilleur,  lance-t-il dans mon dos, tu dois être le fils aîné des pouilleux de la métairie basse. »

     Arrêtant ma marche je me retournai et défiant lui jette :

   « Oui. C'est moi le fils des pouilleux et fier de l'être.

- Vous ferez moins les fiers, toi et les tiens. Je vais vous chasser de cette métairie. J'en ai besoin pour mes affaires.

- Pourquoi tu la veux notre métairie ? Il y a une mine d'or dessous ? De toutes façons tu ne peux pas la reprendre, j'ai une lettre de la marquise.

- Tu sais ce que tu peux en faire de la lettre de cette vieille péronnelle... A la rue toi et les tiens. »

     Nos visages, nos corps sont au plus proche.

     Je n'ai pas réfléchi. Cela s'est fait très vite. Des années d'exercices militaires à tout exécuter au plus rapide, au plus efficace. Le glaive est l'idéal pour tuer au plus près, tel un gladiateur, tel un esclave révolté de l'Empire de Rome. J'ai bien enfoncé la lame dans son bas-ventre et l'ai faite tourner pour que la blessure soit plus large et la douleur du mourant plus intense. Je le regarde bien fixement dans les yeux pendant que je le tue. D'un coup je retire mon glaive de son corps. Le sang chaud gicle sur mon arme et poisse ma main. Il s'agenouille. Il râle. Il s'effondre. Violents spasmes. Flots de sang qui s'échappent de ses lèvres. Il meurt.

     Je respire enfin. L'enfant humilié que j'ai été est, en partie, vengé. Je traîne ce cadavre, cette masse lourde sur le bas-côté, le cache sous des branchages, mais pas trop, pour que les bêtes puissent venir au festin, lave mon glaive au ruisseau. Je fais de même avec mon uniforme, heureusement sombre. Les taches ne se verront pas. 

    Jetant sa lanterne au loin. Je repars dans la nuit. Mettre de la distance. Me cacher dans une grange à moitié en ruine, plus loin.

      Horreur ! Au bout d'un quart d'heure de marche rapide je m'aperçois que, comme un parfait abruti,  j'ai laissé tomber « mon » tableau là-bas, où j'ai tué. Merde ! Merde ! Merde ! Autant laisser sur place un écriteau marqué en grosses lettres :

                                                 « Salut c'est moi Collot,

                                                    J'ai tué ce salaud ! »

        Même la rime est pauvre, comme tout chez moi ! Merde, quel connard je suis ! Rebroussant chemin, courant comme un dératé dans la nuit. Chutant. Merde ! Quelle idée idiote d'avoir jeté la lanterne ! Me cassant la gueule. Il faut que je retrouve l'endroit. Récupérer ce maudit tableau. Sinon je suis mort. Je sens la corde. La corde de chanvre qui étrangle mon cou. Je finirai pendu comme l'arrière-grand-père. J'en ai assez d'être de la race des perdants ! J'ai un point sur le côté. J'ai mal, mal, mal. Continuer. Courir. Courir. Courir. Pour ma vie. Je ne vois rien. Rien. Je suis où ? Il faut éclairer. Je vais me perdre sinon. Je peux me faire repérer. Je tente le tout pour le tout. Quel connard ! Mon cœur explose. J'ai mal. Pas étonnant qu'on soit restés des gueux, de minables métayers. Je suis même pas foutu de tuer intelligemment un salaud ! Concentre-toi, concentre-toi ! Agis en soldat ! Pense comme un soldat. Sortir mon briquet d'amadou. Faire une torche avec des branchages. Bien. Avancer avec méthode, à rebrousse-chemin. Bien. Avancer. Avancer. Chercher. Chercher.  Mais bon sang c'est là que j'ai tué ce salaud ! Où est le tableau ? Merde ! Où est ce putain de tableau ?

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant