Chapitre 4 : Corse (mars 1785-juillet 1786) - Souper chez Monsieur de Marbeuf

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       Le lendemain le colonel fut invité à souper chez Monsieur de Marbeuf, gouverneur de l'isle  — lieutenant-général de la Corse était l'intitulé exact de sa haute fonction . Le gouverneur était averti de son arrivée et l'attendait avec impatience. Mais le colonel ne voulait pas y aller seul. Nous considérant ce jour-là, Bastien et moi, un peu en égaux et non point en subalternes, il insista pour que nous fussions invités. C'était la première fois que j'étais invité à un souper dans un lieu aussi important et je me demandais comment il fallait se comporter.

        Je m'en ouvris à Bastien

       « Ne te préoccupe pas de cela, Collot. Si tu ne sais comment agir tu n'as qu'à faire comme moi. N'ai point peur de tous les couteaux, toutes les fourchettes, tous les verres qui seront disposés face à toi. Ce n'est qu'un cérémonial pompeux, mais une fois que l'on connaît les codes  tout se passe bien. »

       Nous arrivâmes au Palais qu'occupait Monsieur de Marbeuf, à Ajaccio, et fûmes accueillis par le gouverneur en personne. Le Comte de Marbeuf très enjoué appela le colonel par son prénom, qui fit de même.

     Le vieux Monsieur de Marbeuf avait au moins soixante dix ans. Ce militaire avait commencé sa carrière plus de cinquante ans plus tôt. Il appela notre réunion un « petit souper sans formalité ». Mais j'étais impressionné par les ors, les portraits et tableaux de ce petit palais. Les pièces étaient très hautes de plafond. Nous passâmes par un salon, puis un second salon, par des couloirs aux parquets brillants. Les tapis étaient moelleux et profonds, partout des meubles de prix en bois précieux, des bibliothèques chargées de livres coûteux, des fauteuils recouverts de soie brodée, des tentures lourdes... Tout respirait l'opulence.  Vieux et riche ce gouverneur.

         J'étais intimidé mais je pris le même air que Bastien, qui avait l'habitude de servir dans des endroits huppés et ne s'en laissait pas compter

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     J'étais intimidé mais je pris le même air que Bastien, qui avait l'habitude de servir dans des endroits huppés et ne s'en laissait pas compter. Perdu dans la contemplation du paysage depuis une des hautes fenêtres à l'autre bout du vaste salon, je n'entendis pas le nom de la personne que le majordome annonça. C'était une dame. Monsieur de Marbeuf la présenta au colonel. En grand deuil, elle avait le visage triste, mais n'était pas mal pour son âge. Dans les trente cinq ans. Une femme de caractère, cela se voyait. C'était une veuve toute récente. Son mari était mort moins d'un mois plus tôt, à Montpellier, nous apprit le gouverneur. Il avait été député de la Corse. Si elle n'avait pas été une veuve si récente je lui aurais fait du charme.

     Nous attendions tous Madame de Marbeuf. J'imaginais une vieille dame. Elle fut annoncée et parut une toute jeune femme, jolie, souriante, les cheveux châtains, les yeux couleur noisette et bientôt mère.

      Il doit y avoir une erreur. Ce doit être la FILLE de Monsieur de Marbeuf ! Mais non, pas le moins du monde, Monsieur de Marbeuf s'approche d'elle en traînant de la patte et annonce :

      « Messieurs je vous présente Madame Catherine Antoinette de Gayardon de Fenoyl, comtesse de Marbeuf, mon épouse. »

      Son épouse ! Mais comment ce vieux débris, cette espèce de vieux bouc peut-il avoir une épouse si jeune et si jolie ? Nous vivons dans un monde injuste, mais là, à ce point là... Les pensées les plus vindicatives bouillonnent en moi. Nous nous regardons avec Bastien, l'air atterré et énervé. Quoi ! C'est ignoble ! Nous sommes tous les deux, jeunes, beaux, sans argent, sans espoir pour l'avenir, en manque... sans FEMME. Ce n'est pas possible, c'est trop injuste. Et là ce vieux bouc a tout ! Je sais que Bastien pense comme moi, cela se voit. Il serre la mâchoire, totalement tendu, lui d'habitude si calme...

       Certes ce vieux débris a été un grand soldat. Mais le dégoût de la vie, le dégoût de tout m'envahit... L'horreur !... Cette vieille peau toute ridée, toute fripée, cacochyme, caressant, pénétrant sa jeune épouse ! La colère, la haine de la vie !... Je n'ai qu'une envie : le poignarder et enlever sa jeune femme, telle une Sabine, et l'emmener loin et l'avoir pour moi !... Eh, c'est humain ! Je suis jeune. J'ai vingt deux ans. Marbeuf a beau être gouverneur de la Corse, ah, il peut être gouverneur de la lune c'est pareil pour moi ! Cette situation est absolument inadmissible ! Tout mon sang se révolte... Quel monde sans avenir pour les jeunes pauvres !

      J'eus beaucoup de mal à rassembler mes esprits et à suivre les autres personnes dans la salle à manger. On nous pria de passer à table, mais je n'avais plus faim, je n'avais plus faim de ça, je n'avais pas faim de nourriture, mais faim d'une femme. Celle du vieux Marbeuf était mieux faite pour moi que pour lui ! J'avais vraiment du mal à me concentrer.

      Plein de fourchettes, plein de cuillères, plein de verres comme je m'y attendais. Mais quelle importance que je commette un impair en société ! C'est la société qui est totalement injuste,  cruelle, entièrement viciée ! J'ai envie de mourir.

     J'étais assis à côté de la dame veuve. Je me tournai vers elle et essayai de concentrer mon esprit et de lui faire la conversation. Toutes mes condoléances, tout le blabla habituel qu'on débite dans ces circonstances. Je lui demandai  si elle avait des enfants. Elle m'apprit qu'elle en avait eu douze, certains étant morts. Elle m'annonça fièrement que ses deux premiers, deux garçons, étudiaient en France. Que me dit-elle du premier ? Je ne m'en souvins jamais.

     « Et le second ? demandai-je faisant semblant de m'intéresser.

— Il est à l'Ecole militaire de Paris. Il veut devenir officier.

— C'est très bien. Je suis moi même de la partie. Je suis sergent artilleur. L'artillerie est un excellent corps d'armée. »

     Elle m'ajoute d'autres précisions. J'écoute vaguement ses paroles. Mon esprit recommence à être complètement obsédé par la jeune, très jolie et très désirable — malgré son état —  épouse du vieux, détestable et croulant Comte de Marbeuf.


     Je ne sais plus comment est la suite du souper. Bastien et moi rentrons dans notre logement l'air sombre. Le vin, dont on nous a servi de larges rasades, ne nous a pas allégé le cœur. Dans la nuit, ne parvenant pas à dormir, nous volons deux bouteilles de vin cacheté dans les bagages du colonel. Nous nous saoulons à mort. Pour oublier l'incohérence, les frustrations et le désespoir de la vie.


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Devineras-tu, ami lecteur, quelle est l'identité de la dame (qui a existé) assise à côté de notre héros ?

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Illustration du haut : Table d'apparat (XVIIIème siècle) dressée pour l'heure du souper - Musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux

Illustration du bas :  bouteilles de vin du XVIIIème siècle, en verre soufflé,  photo tirée de : " L'âme du vin chante dans les bouteilles " , Ouvrage collectif sous la direction de Annick Bruder.  Coédition : Somogy Editions d'art / Musée d'Aquitaine, Juin 2009 

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant