Chapitre 32 : 1788 - Et ce fut la fuite en avant (1ère partie)

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                 « Tu amasses un trésor de colère pour le jour de la colère... »

                                       Nouveau Testament, Epître aux Romains, 2, 5



       La ville, cette bourgade qui a rang de capitale provinciale, tassée, étouffant dans son armure de remparts, me pèse. Les montagnes entourent cet amas d'habitations. Elles nous cernent tous et, parfois, m'écrasent dans mes rêves. Certaines fois, la sensation d'étouffement et de pesanteur aidant, je voudrais être une montagne. Haute,  puissante, éternelle. Mais craquant sous le poids de la neige, engloutissant les vallées, tuant tous, sous des torrents épais de glace plus acérés que l'acier des épées de Klingenthal.

               Une lettre générale de service  avait été expédiée

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         Une lettre générale de service avait été expédiée. Notre régiment reçut une destination nouvelle. Les mutations et les mouvements s'effectuèrent en occasionnant plus d'une récrimination. Tous se plaignirent : ceux qui partaient vers le nouveau lieu de casernement se lamentèrent de leur départ. Ceux qui restèrent, dont j'étais, se montrèrent froissés de ne pas partir. Notre régiment s'en alla cantonné ailleurs. Il ne restait dans cette ville qu'une compagnie d'artillerie, incomplète. Dans ce vaste jeu de chaises musicales voulu par le ministère un régiment d'infanterie, tout de blanc et bleu clair vêtu, avait pris « notre » place.

        Le mois de juin débutait. Le ciel était plombé. Tel un chaudron dont l'eau commencerait à bouillir montait la chaleur dans ce fond de vallée, enserré de hautes montagnes. C'était un samedi,  beaucoup de citadins dehors car c'était jour de marché. S'y ajoutaient les paysans, les colporteurs, les marchands venus commercer en ce marché.

      Depuis quelques semaines la pression augmentait dans la ville. Les magistrats du parlement jouaient le rôle de la forte tête qui refusait d'obéir. D'obéir au roi. Le duc de Clermont-Tonnerre, lieutenant-général de la province, avait fait fermer, de force, les portes du parlement. Face à l'outrage les vapeurs montèrent à la  tête des magistrats.

        Quelque temps avant un homme assez jeune, bien mis, m'avait convaincu de lui acheter, pour pas cher, un libelle d'une vingtaine de pages qu'il disait avoir rédigé et dont la lecture me serait profitable, m'assura-t-il. Comme j'ai le plus grand respect pour la chose imprimée je le lui achetai, quoique le titre ne m'inspirait guère :  « Esprit des Edits enregistrés militairement au Parlement de Grenoble le 10 Mai 1788 ». Mais il ne faut jamais juger un écrit sur son seul titre et bien m'en prit. Je ne pouvais qu'être d'accord avec l'auteur quand il écrivait : « Quand un Peuple est trompé par ceux qui le gouvernent les Citoyens se doivent entr'eux de mettre en commun leurs pensées, afin de s'éclairer réciproquement et d'opposer à des maux communs une défense uniforme et combinée » et « Ne doutez pas qu'à l'abri d'une telle impunité, sous les lois d'un despotisme universel, il ne s'élève bientôt une race d'hommes prêts à commettre tous ces attentats qui blessent encore plus la dignité que la fortune et la vie. Gardez-vous à l'avenir de regarder fixement un homme puissant, gardez-vous de laisser passer devant lui votre femme et votre fille, vous n'êtes plus à ses yeux que les jouets de son orgueil ou les instruments de ses plaisirs, et ce qu'il appelle son honneur, lui fera bientôt une Loi de se jouer du vôtre. » Bien écrit, Monsieur l'Inconnu. Je ne pouvais qu'acquiescer.

        En un mot tous les esprits s'échauffaient. Tous campaient sur leurs positions, sûrs de leur bon droit.

      Ce samedi-là, dès potron-minet, le lieutenant-général confie à des patrouilles du Royal-Marine des lettres de cachet - le genre de courrier royal que nul n'aime recevoir - à remettre à chaque membre du parlement. Ordre leur est donné de quitter la ville sur l'heure et de s'exiler sur leurs terres. J'apprendrai plus tard que le Royal-Marine a été mis en alerte dès l'aube, car la tension est palpable. Mais, dans cet esprit de demi-mesure qui est la marque des chapeaux à plumes qui nous dirigent, et notamment du duc de Clermont-Tonnerre - cette buse -, ordre a été donné au Royal-Marine, qui est pourtant un régiment d'élite, de ne pas faire usage de leurs armes. Ces fusiliers ne doivent que quadriller par petits groupes la ville. Si c'est juste pour montrer les soldats, comme à la parade, autant les laisser dormir dans leurs lits.

      Riche idée que d'avoir décidé de faire porter et exécuter cette masse de lettres de cachet un jour de marché ! Impossible de faire moins discret et moins efficace. La place du marché : lieu central où tout se sait très tôt, car les marchands s'installent tôt, leurs oreilles traînant partout. Leurs clients, langues déliées, viennent les voir tout aussi tôt. Lieu stratégique : tous ces parlementaires, quand ils sont en ville, vivent à proximité.

      Des gratte-papiers, des auxiliaires de justice, particulièrement fâchés, car le parlement est leur gagne-pain, rameutent les habitants, qui, de près ou de loin, ont quelque avantage à la présence du parlement. De jeunes avocats, qui veulent aussi leur part du gâteau, n'acceptent pas non plus de voir la manne parlementaire s'envoler. C'est à qui haranguera le plus fort, le plus sauvagement, la petite foule qui grossit, de minute en minute.

     « Qu'on sonne le tocsin ! crie l'un.

- Oui ! Le tocsin! Venez tous en masse ! »

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Epée en acier  (comme indiqué sur la lame de l'épée celle-ci provient de la Manufacture -alors Impériale- de Klingenthal) Juin 1811

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Epée en acier  (comme indiqué sur la lame de l'épée celle-ci provient de la Manufacture -alors Impériale- de Klingenthal) Juin 1811

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Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant