Chapitre 4 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - Arrivée

109 19 12



                       « La Corse est, sans contredit, une isle fort agréable. »

                         James Boswell, Relation de l'Isle de Corse, 1769



Traversée et arrivée



     La traversée de la mer Méditerranée fut belle et rapide. C'était la fin de l'hiver. Le temps s'était décidé à rester au beau fixe et les températures se montraient agréables. Nous ne mîmes que quatre jours pour naviguer de Marseille à Ajaccio. Le brick-goélette «Sainte Barbe», rapide et facile à manœuvrer par temps normal, filait encore plus vite que d'habitude grâce à un aimable vent arrière constant.

     C'était la première fois que je voyais la Méditerranée. Ce fut un choc de beauté. Cette mer était, en ces eaux et en cette saison, absolument magnifique. Elle offrait à nos yeux émerveillés un bleu si bleu, si profond, que nous avions peine à en détacher nos regards. Jamais je n'avais pensé qu'il était possible qu'un tel bleu, quasi divin, pût exister. J'avais entendu parler du héros Ulysse, sans avoir lu ses aventures. En les temps lointains de l'Antiquité, il passa dix ans en cette mer Méditerranée, avant de rentrer en sa demeure. Je comprenais maintenant comment les charmes réels de cette mer et les beautés des différentes côtes que nous longions -ainsi que les beautés très charnelles de certaines magiciennes- avaient pu retenir si longtemps ce héros.

     Nous regardions l'équipage hisser les voiles, laver le pont, astiquer les divers cuivres du bateau, pêcher à la dérive, lancer des miettes de pain aux mouettes, mouettes qui nous suivirent pendant toute la traversée. Elles allaient peut-être, elles aussi, faire un voyage d'études en Corse.

     Pendant la traversée  le colonel en profita pour nous faire à nouveau la morale. :

      "  Comportez-vous tous les deux de façon irréprochable. Pas de juron, pas de vol, pas d'ivrognerie, pas de tentative d'approcher des femmes de mauvaise vie et encore moins des femmes vertueuses. "

        Tel était l'austère programme des réjouissances. Les jeunes soldats que nous étions promirent d'être exemplaires en tout, sans être sûrs de pouvoir tenir parole.

     Tout au long de notre voyage en Corse je remarquai que, selon le lieu, le temps ou l'humeur, Monsieur de Mossières, Comte, Colonel et Ingénieur du Roi, nous traitait parfois, son ordonnance et moi, comme des domestiques. Nous nous devions alors, pour ne pas risquer de brimade, d'être rapides, efficaces et zélés. D'autres fois le colonel, comme si quelque passage qu'il avait lu chez les philosophes lui revenait en mémoire, nous traitait presque comme ses égaux. Il s'inquiétait de notre santé, écoutait nos demandes et nos avis, et en tenait compte. Il poussait alors l'humanité jusqu'à nous enseigner bien des savoirs utiles.  Il est vrai que le colonel avait une vaste culture, fruit des bonnes écoles où il avait été formé, et de cette Encyclopédie de Monsieur Diderot et Monsieur d'Alembert dont j'avais souvent entendu parler, sans avoir jamais eu alors l'opportunité de la lire.

      Le colonel m'aiderait en enrichissant mon savoir et mes capacités à raisonner avec des leçons de mathématiques, de trigonométrie, de balistique, d'histoire, de géographie et de botanique. Ces savoirs étaient indispensables pour quiconque espérait devenir un jour officier d'artillerie.  Mais dans mon cas c'était juste pour le plaisir d'apprendre. Depuis l'Edit de Ségur de 1781 plus aucun roturier ne pouvait devenir officier. Le colonel me ferait mettre en pratique sur le terrain ces leçons qui me permirent de mieux comprendre le monde. 

      Des années plus tard je réaliserai que sous une certaine froideur extérieure Mossières avait des passions vives et secrètes, mais raisonnées, et qu'il était, à sa manière à la fois aristocratique mais néanmoins soucieuse des autres, désintéressé et généreux. Mais nous n'en étions pas encore là.

     Encore en mer je demandai au colonel :

      " Pourquoi  n'accostons-nous pas dans le port de Bastia qui est plus près de Marseille ?   Cela nous ferait une traversée plus rapide.

 - J'ai pour instructions précises d'accoster à Ajaccio. Le nord de l'isle est, d'après les renseignements qui m'ont été transmis, à nouveau un peu remuant. Nous nous devons d'aller d'abord prendre conseil auprès de Monsieur de Marbeuf, gouverneur de la Corse, qui réside à Ajaccio. "

     ... Le nord de l'isle était « un peu remuant »... Ah, ces euphémismes diplomatiques qui cachent souvent les situations les plus tendues !


     Nous arrivâmes au coucher du soleil dans le golfe d'Ajaccio, ville-capitale de l'isle.  S'offrait à nos yeux un crépuscule magnifique, noyant d'or le vaste golfe, les plages, la mer et même des montagnes aux cimes neigeuses que nous pouvions admirer au loin. Tout était grandiose.

     Après, à notre arrivée dans le port d'Ajaccio, tout ne fut que fouillis. Il faut dire que la nuit était vraiment tombée et que nous n'y voyions goutte. Mais souvent après de dignes traversées, où les voyageurs oublient les soucis de la terre, les débarquements dans les ports se révèlent piteux.

     En débarquant je me pris les pieds dans un amas de cordes et chutai. Je me relevai vite car le colonel donnait ses ordres. Venus avec des lanternes des portefaix du quai nous aidèrent, Bastien et à moi, dans le déchargement des bagages et du matériel. Le colonel se contentant de nous houspiller car nous n'allions pas assez vite dans notre besogne et étions maladroits.

     Peu après l'arrivée de  la « Sainte Barbe » et notre débarquement un agent du port,  équipé aussi une lanterne, vint nous prévenir que nous ne pouvions pas quitter le navire. Vu qu'il était tard le Bureau de santé du port était fermé. Or pour pouvoir débarquer il fallait que ce Bureau nous fournisse, moyennant finances, nos « billets de santé » prouvant que nous n'étions porteurs d'aucune maladie. 

     Le colonel déclina alors ses nom et titres et affirma qu'il n'était aucunement question pour lui de passer la nuit à bord. Il insista en déclarant qu'il devait, dès le lendemain, s'entretenir avec Monsieur le Gouverneur. Quelque agent devait se charger, malgré l'heure tardive, d'aller chercher le responsable du Bureau de santé. Monsieur le Comte de Mossières conclut en clamant que sa santé était parfaite et qu'il se portait garant de celle des deux militaires qui l'accompagnaient. Il quitterait le navire sans attendre et payerait autant qu'on exigerait pour obtenir ce billet de santé. En entendant cette tirade l'agent du port s'empressa d'aller réveiller le responsable du Bureau de santé du port, qui vint au plus tôt, se confondit en excuses et délivra les précieux sésames. 

       Ah, la haute naissance et l'argent peuvent ouvrir bien des portes ! 

      Mais, pensai-je, j'eus préféré moins de servilité et plus de vertu de la part du responsable car nous eussions pu être porteurs de bien des maladies...

----------------------------------------------------------------------------------------------

----------------------------------------------------------------------------------------------

Oups ! Cette image n'est pas conforme à nos directives de contenu. Afin de continuer la publication, veuillez la retirer ou télécharger une autre image.

____________________________________________________________

Tableau : "Scène de port méditerranéen" par Philippe Rey, 1792

Illustration du bas : Billet de santé établi au Port de Bonifacio le 26 janvier 1791

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant