Chapitre 3 : 1777 - Je suis soldat ! (1ère partie)

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       A quatorze ans j'étais dit d'espérance. Ayant déjà une haute taille et promis à une taille encore plus haute je pouvais passer pour deux ans de plus. Le sergent recruteur me considérant comme une bonne prise ferma les yeux sur mon âge. Ma mère pleurait, cela me fit de la peine. Mon père avait besoin de mes bras à la métairie,  mais l'argent de l'engagement était tentant. L'affaire fut rondement conclue. Mes parents reçurent   « l'argent du roi » : quarante livres pour prix des huit années de service que je devrai accomplir, du bon argent qui aiderait ma famille à survivre.

    Survivre... Le sergent-recruteur mena sa troupe de jeunes recrues, toutes plus fatiguées et égarées les unes que les autres, vers le régiment. Là un autre sergent prit mes mesures puis me cria : 

    " Prends-ça ! ", en me lançant à la volée un uniforme et un trousseau.

      Un autre bas-officier nous confia  les armes et nous en apprîmes le maniement de base.  Comme je savais raisonner assez bien, compter et dessiner,  mais surtout lire et écrire je fus dirigé vers un régiment d'artillerie. Je savais vaguement que c'étaient des soldats qui tiraient au canon. Tout fier de découvrir que l'artillerie était l'arme des savants dans mon innocence et mon orgueil je me pris pour un savant.  

       La devise du régiment était « Ultima Ratio Regum ». Ne comprenant goutte au latin je m'enquis :

       " Que cela veut-il dire ?     

- La force est le dernier argument des rois ! », braillèrent en même temps deux sergents. 

       Mon orgueil bête gonfla encore plus : " Voilà qui vous boucle une guerre de façon expéditive ! "

    Tous les soldats étaient affublés d'un surnom.   Après m'avoir demandé mon lieu de naissance un type ordonna : 

           « Tu seras Collot des Herbiers. » 

       J'échappai au pire : certains surnoms étaient avilissants. Je reçus ainsi une particule authentiquement roturière...

    Le caporal froid et antipathique qui me nomma d'office portait des moustaches, dont il était très fier. Par esprit de contradiction je décidai de ne jamais en porter. A l'inverse de ce caporal, soupe à la grimace, la plupart des soldats et bas-officiers que je rencontrai pendant ces mois d'initiation étaient bourrus, sarcastiques, mais aussi bienveillants et pleins de sagacité populaire.

      Nous prêtâmes le serment au roi,  représenté en ces lieux par un bas-officier petit et grassouillet :

      " Nous nous engageons à être fidèle à notre souverain, à obéir aux officiers et bas-officiers en tout ce qu'ils ordonneront pour le service, à ne pas déshonorer notre régiment, à ne jamais abandonner notre poste pour quelque danger que ce soit, à ne pas quitter le rang pendant la marche, pendant le combat, ni en toute autre occasion pour s'écarter ou pour piller, et à ne pas déserter ! "


     Je me trouvais très beau dans mon uniforme de drap bleu sombre aux boutons de laiton brillants, à parements, liserés et retroussis rouges et sur la tête un bicorne noir lustré avec la cocarde du régiment. Cet uniforme, qui n'était qu'un assemblage de tissus et de boutons, me conférait un peu de cette dignité que je n'avais pas eue à ma naissance et resta toujours pour moi le plus beau. Les années passant je m'habituai mais connus des jours où l'uniforme me fut plus pesant que la camisole où on enferme certains fous.

      Pendant les deux premières années je fus tambour. Je ne connaissais rien en musique mais un des tambours venant de mourir je fus versé dans la musique du régiment. Ce n'était pas ce que j'attendais de la vie de soldat, mais j'appris à jouer vite et en cadence, ce qu'exigeait le tambour-major. Ce fut le seul instrument de musique dont j'appris à jouer car là s'arrêtaient mes aspirations musicales. Vers la fin de mes premières années au régiment, je côtoyai un autre tambour du nom de Perrin, un fils de famille bourgeoise, assez prétentieux. Les hommes de la troupe lui donnèrent le surnom goguenard de « Beausoleil », à cause de ses cheveux roux et bouclés, mais il fut connu des années plus tard sous un surnom plus victorieux, par une destinée militaire plus que brillante  - en tous cas bien plus brillante que la mienne -  en se révélant  carrément audacieux, quand je le retrouvai, pendant le bouillonnant siège de... Mais je m'avance trop dans mon récit.

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant