Chapitre 8 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - Les Moustiques

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     Dans son récit de voyage Boswell mentionnait les nombreux essaims abeilles. Il signalait que ces abeilles fournissaient quantité de bon miel depuis la lointaine époque des Romains. Il disait vrai pour ce qui étaient des abeilles -que nous vîmes- et du miel - que nous goûtâmes. Il était succulent et avait une pointe d'amertume surprenante.

     Mais, avec cette tendance qu'avait ce jeune aristocrate à ne point écrire de choses négatives sur l'objet de son amour, la Corse, je remarquai que dans son livre il ne parlait pas des moustiques. A peine Boswell se permettait-il une allusion à « quelques districts marécageux » point trop salubres. Mais nulle part le jeune idéaliste énamouré ne mentionnait les moustiques, comme les ayant gommés de sa mémoire.

     En prévision d'éventuelles attaques de brigands nous nous étions armés. Les brigands ne vinrent jamais. En lieu et place nous fûmes attaqués par ces soldats redoutables que sont les moustiques. Maître Tancrède, en sa sagesse, nous avait conseillé de ne pas arpenter les plaines marécageuses. Le colonel ne suivit pas son avis. Mal, grand mal, nous en prit. Nous nous retrouvâmes à marches forcées fourvoyés dans cet enfer.

      Les moustiques sont, en certains vastes lieux marécageux de la côte de l'isle, les pires ennemis. Ils nous agressent par milliers, plus assoiffés de sang qu'une armée en mal de revanche. Ils tournoient autour de nous en myriades bourdonnantes, sournoises, vindicatives, cruelles et jamais fatiguées. Ils attaquent en groupe en se concentrant sur un point faible, tel un stratège infaillible et nous achèvent en nous piquant aux pires moments, aux pires endroits du corps. Ils ne se contentent pas d'attaquer les hommes : ils rendent aussi les chevaux et les mulets fous et incontrôlables.

     Nous ne supportions plus ces moustiques. J'avais envie de tirer au canon contre ces saloperies de bestioles. Il y avait tant de moustiques dans certains lieux de la Corse que, sans mentir, il nous arriva d'en trouver plus d'une fois dans l'eau des bénitiers de certaines petites églises. Ces bestioles impies s'abreuvaient dans l'eau bénite et c'était avec un peu d'écœurement que nous trempions nos doigts dans ces bénitiers avant de nous signer.

      Le jeune Boswell n'écrivit pas sur les moustiques. Peut-être lui suffisait-il de présenter aux agressifs insectes son passeport de sujet du roi d'Angleterre et les moustiques, impressionnés par son auguste visite, s'éclipsaient sur le champ ? C'est aussi crédible que moi en Pape. Ou alors Boswell possédait-il un baume contre les moustiques qui les faisait tous fuir ? Si tel est le cas qu'il vende la formule ! Il fera fortune !

         Trêve de plaisanteries. Il n'était pas surprenant qu'en ces sites marécageux, qui se trouvent en plusieurs endroits sur les côtes, il n'y eût âme qui y vécût, à des lieues et des lieues à la ronde. Malgré la beauté des horizons maritimes et des collines en surplomb le mauvais air était à ce point chargé de miasmes et les moustiques étaient à ce point redoutables que personne, absolument personne, n'avait jamais songé à y vivre.

      Pourtant Bastien, qui était le plus intuitif de notre petite troupe, mais qui parlait parfois par énigmes, nous souffla : 

    « Ce lieu est porteur de souffrances lointaines. 

- Que voulez-vous dire Bastien ? interrogea le colonel. Vous voyez bien que personne n'a jamais vécu ici. »

      Bastien, levant la tête, comme humant l'air, tournant lentement sur lui-même, affirma alors d'une voix étrange, comme venue de très loin : 

    « Si, je sens la présence d'enfants. Des enfants qui souffrent, qui meurent. »

    Nous le regardâmes intrigués, attendant des précisions. Mais il n'ajouta rien. Nous continuâmes à avancer dans cette maudite marche forcée, dans cette antichambre de l'Enfer, dans cette plaine oubliée de Dieu lui-même,  mais pas oubliée des moustiques.

     Ce fut miracle qu'aucun d'entre nous n'eût de fièvre. Ce fut sagesse quand le colonel donna l'ordre de sortir, enfin, de ces marais putrides. S'il avait tenu à persévérer le mot mutinerie ne serait pas resté qu'un mot.  Je préférais, tel mon arrière-grand-père, être pendu par le bourreau du roi qu'être achevé par ces haïssables moustiques corses.

     En ces marécages du bord de mer les Génois s'étaient dispensés de faire construire une de leurs fameuses tours car les moustiques montaient la garde pour eux. Même les cruels barbaresques, qui ne se gênaient pas pour piller et faire des razzias sanglantes le long des côtes, évitaient précautionneusement ces lieux où le moustique était un empereur absolu depuis la nuit des temps. En ces lieux maudits le roi Moustique, son premier ministre, la fièvre malaria, ainsi que son impitoyable général, la mort, régnaient en despotes indétrônables.

    J'ai foi dans le progrès. Je crois qu'un jour futur, j'espère pas trop lointain, les ingénieurs très capables, la technique intelligemment appliquée et la volonté politique permettront d'assécher et assainir, enfin, ces lieux de mort.




Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant