Chapitre 3 (ter) : Aux Innocents les mains pleines

153 19 37



        Une fois devenu caporal – et tel un homme qui ayant acheté un fusil souhaite ensuite se procurer un modèle plus perfectionné - je n'eus de cesse de devenir sergent. Ceux des bas-officiers qui le désiraient, et que le commandement jugeait aptes, pouvaient suivre trois fois par semaine trois heures d'instruction théorique, en plus des exercices pratiques. J'appris ainsi les principes de la mécanique et les bases des mathématiques, qui me plaisaient, je me perfectionnai en dessin et découvris l'escrime, art pour lequel j'étais fort peu doué, bien moins  que la plupart de mes condisciples. Les cours que nous donnait «Fleur d'Epine», maître d'escrime qui, comme son surnom l'indiquait, avait un caractère plus qu'épineux, étaient pour moi une redoutable épreuve. J'avais beau m'escrimer je ne maniais pas avec élégance et facilité le sabre et le fleuret. Toute cette instruction fut vérifiée à la fin par un inspecteur. Je profitai de cette petite mais réelle opportunité pour grimper un petit barreau plus haut sur l'échelle.  Deux ans après, je devins sergent. Un jeune sergent.

     Des soldats plus âgés n'appréciaient pas toujours de devoir obéir au jeunot que j'étais. Mais, au moins, j'étais un des leurs. De même nous n'appréciions pas, ces soldats et moi, de devoir obéir à des lieutenants nobles mais sans expérience du terrain, des puceaux qui parfois avaient à peine dix-sept ans. Mais ainsi fonctionnaient la société, l'armée, etc, en ces temps si proches et pourtant si lointains...


Aux innocents les mains pleines


     Quelques mois plus tard un certain Monsieur de Mossières, saisissant l'opportunité d'un voyage en Corse, souhaitait aussi s'adonner à sa passion pour l'art. Ce voyage d'études, très conforme à l'esprit du Génie militaire, était commissionné par le roi et son ministre. Le but  très officiel était les description, classification, nomenclature des diverses forteresses, tours, ponts et ouvrages défensifs de l'isle de Corse.

     Ce monsieur, encore inconnu de moi, procéda au choix de ceux qui auraient la chance de l'accompagner. Souhaitant pendant ce voyage s'éloigner des militaires du Génie, il chercha ailleurs.

     Des jeunes gens bien nés, très bien nés, avec de la particule à rallonge, en veux-tu, en voilà, firent des pieds et des mains pour se joindre à lui. Ils s'empressèrent autour de sa personne avec toutes les lettres de recommandation possibles. Ils remuèrent ciel et terre, allant jusqu'au ministre, pour montrer à quel point chacun d'entre eux serait utile, non, indispensable, à la réussite de ce voyage militaire. Ils arrivèrent portant sous le bras leurs cartons à dessins remplis de leurs œuvres. Profusion de dessins techniques, de planches d'anatomie fort réussies, de fortifications reproduites au cordeau, de carnets de dessins à la précision maniaque, de lavis, de gouaches, d'aquarelles... Ces messieurs dessinateurs très appliqués  avaient fort bien profité des leçons reçues dans les meilleures écoles, sous la houlette d'estimables professeurs.

     Monsieur de Mossières, Comte, Colonel et Ingénieur du Roi -  rien que cela, certains sont bénis des dieux ! -  reçut tous ces candidats au voyage d'études, les scruta, et s'attarda sur leurs dessins tout en les questionnant. Pourquoi peignaient-ils ? Pourquoi voulaient-ils voyager ? Les réponses de ces jeunes messieurs, si bien nés, si ambitieux (ce qui n'est pas forcément un mal) ne semblèrent pas satisfaire le colonel.

    " En fait, me raconta bien plus tard Bastien - l'ordonnance du colonel-, tous ces jeunes coquelets débitent,  peu ou prou, la même chose au colonel. La répétition a fini par lasser Mossières qui trouve ces jeunes gens incapables de penser par eux-mêmes. Pourtant, crois moi Collot,  ils ont tout pour eux, ces beaux messieurs avec tous leurs quartiers de noblesse et emplis de leur propre valeur. "

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant