Chap. 30 : Les Jeux du hasard et de la mort - Crime et Reniement (2 partie)

55 15 10


            Quand le corps fut  trouvé, plusieurs jours après sa mort,  le marquis manda le lieutenant du bailliage pour ouvrir une enquête. Mais le cadavre était déjà si décomposé et les bêtes s'étaient déjà tellement repues de sa chair que cet officier de justice ne put se prononcer :

          "Je ne sais que conclure.  Mort naturelle ? Est-il tombé sous les crocs de quelque bête malfaisante ? Est-ce un meurtre ? Je demeure perplexe. 

 - Je veux une réponse prompte et nette ", insista le marquis.

           L'officier de justice qui allait sur ses cinquante-cinq ans et aspirait par-dessus tout, d'après ce que l'on connaissait de son caractère,  à la tranquillité  pour lui et pour les autres décida ainsi :

           " J'estime qu'il s'agit d'une mort naturelle.  Sans être discourtois votre régisseur n'était pas jeune, était gros et buvait : le cœur a donc lâché. Puis les bêtes sont venues se repaître de cette chair offerte. "

           De toutes façons ( comme le lieutenant du bailliage fit savoir ensuite à son adjoint, et comme celui-ci répéta à d'autres à mi-voix) avec tous les ennemis qu'au long des années ce régisseur antipathique s'était fait, il était surprenant qu'il n'ait pas fini plus tôt occis dans un fossé.

         La justice royale avait clos le dossier sur la mort, plus que suspecte, du régisseur. J'avais beau n'être qu'un vulgaire roturier, le descendant d'une interminable lignée de paysans plus que soumis, en me vengeant pour moi-même je venais aussi de venger le seul homme debout de toute ma lignée : mon arrière-grand-père. J'avais triomphé de la justice royale.

     Je serre les mâchoires à m'en faire mal. Puis, dans la nuit, loin de tous, je hurle. De joie. Je délire. De puissance. Cette mort me délivre de bien des humiliations de mon enfance. Je me sens fort de ne pas avoir été pris. Je me sens aussi fort que Dieu. Non, ce n'est pas ça : il n'y a pas de Dieu. L'homme est la mesure de toute chose. C'est l'homme qui crée, c'est l'homme qui détruit, et c'est tout. Tout est possible. Tout reste à faire.

      Plus tard, dans cette même année 1787, j'appris que la plus haute de toutes les montagnes de l'Europe, le Mont-Blanc, appelé aussi le Mont Maudit, à la cime vertigineuse, venait enfin d'être vaincu par l'homme. Oui, tout était possible à l'homme. Mais tout restait à faire.

       Quelques jours après être arrivé chez mes parents je passe chez les châtelains. Demandant à un domestique si je peux voir la châtelaine j'attends la réponse sur le perron. Le marquis arrive, s'interrogeant à voix haute, pour que je ne rate aucune miette de son mépris, pourquoi je porte un ridicule glaive et si j'en ai le droit. 

         " Oui, j'en ai parfaitement le droit. Je suis bas-officier, sergent d'artillerie. "

         À ses yeux je ne suis qu'un petit sergent,  pire, un vulgaire soudard, la lie de la société. Il me toise. Il ne sait pas la somme d'années, de patience, d'exercices, d'acharnement, de ruse et de chance qu'il m'a fallu pour parvenir à ce grade de bas-officier, qui lui paraît si minable.

      Enfin son épouse parait. C'est elle que je veux voir. Je lui offre, parce qu'elle a écrit un courrier, permettant de garder mes parents en place dans « leur » métairie,  une petite boîte en bois sculpté. C'est le genre de petite boîte gravée de fleurs des montagnes que les paysans venus des Alpes vendent sur les marchés, pour se faire quelques sous. En fait j'avais acheté la boîte car j'avais aimé le sourire et les mignonnes fossettes de la fille du paysan qui fabriquait ces petites boîtes, cuillères en bois et toutes ces choses humbles mais utiles.

      Madame apprécie ce petit présent. 

« C'est si rustique, si authentique », s'exclame-t-elle. 

      Aime-t-elle vraiment cette petite boîte si simple, ou est-ce de l'hypocrisie des nobles ? Je ne sais. Je lui offre aussi le livre du colonel sur la Corse. J'explique, pas peu fier, que je connais l'auteur, que j'ai fait partie de ce voyage, et - excusez du peu - que si le livre est dédié au roi et à son ministre,  il m'est aussi dédié. Là je pointe mon nom imprimé sur la page parce que, tout de même,  j'existe.

       Sauf que quelques instants plus tard, en la voyant comme surgie de nulle part,  montant d'un pied léger les degrés du perron, sur la tête un chapeau de jardin défraîchi par plusieurs étés, sa robe très simple me frôlant,  j'ai l'impression de ne plus exister.

     Sans rien dire cette jeune belle désinvolte  me regarde droit dans les yeux - ses yeux bleus, quels yeux ! Grande pour une femme et qui me semble fragile. L'avenir me prouvera que je me trompe. C'est la fille aînée du marquis. Maudite soit la vie. Inaccessible. Héloïse. Je complimente la mère sur le choix de ce prénom dû très certainement au très beau, très émouvant roman de Monsieur Rousseau. Oui, c'est cela même. Je mens. C'est vrai qu'Héloïse est un beau prénom. Pour le reste, le roman : le bouquin m'est tombé des mains. Cette Nouvelle Héloïse est d'une telle mièvrerie , d'une sensiblerie dégoulinante, poisseuse et sans avenir, d'un irréalisme absolu. Saint Preux, ça un preux ?! Plutôt un type très fin de race. Un homme n'attend pas comme ça,  bêtement, pendant des années. Qu'il finisse par consommer avec sa Julie et qu'il se débarrasse du vieux mari ! Voilà une vraie saine logique. Chassons toute cette mélancolie qui ne mène qu'à un vain désespoir ! Vivement que d'autres hommes remplacent ce genre de mous maigres trop apprêtés, sans virilité, ne sachant que se lamenter mais qui tiennent, malheureusement, le haut du pavé.

 Chassons toute cette mélancolie qui ne mène qu'à un vain désespoir ! Vivement que d'autres hommes remplacent ce genre de mous maigres trop apprêtés, sans virilité, ne sachant que se lamenter mais qui tiennent, malheureusement, le haut du pavé

Oups ! Cette image n'est pas conforme à nos directives de contenu. Afin de continuer la publication, veuillez la retirer ou télécharger une autre image.

     Maintenant je sais qui est cette femme inconnue - une jeunette de dix-huit années... -  qui a, je ne sais comment, envahi mes pensées, mon cerveau, mes rêves pendant tant d'années. Le temps n'est plus à tomber amoureux et surtout pas de celle-là. Perte de temps, perte de dignité. Ne plus essuyer de refus. Je décide de l'enterrer au plus profond de ma tête, en espérant que jamais elle n'en soit déterrée.

     Je ne sus que des années plus tard que, tout en m'éloignant de cette demeure,  la châtelaine me gratifia d'un « Bel homme. Dommage qu'il ne soit point de notre milieu ».  C'est vrai je ne risque pas d'être de votre milieu. Pour la première fois de ma vie,  je suis fier d'être roturier.

     Je ne crains plus les autres. Dieu n'existe pas. Découvrant cette vérité un poids énorme vient enfin d'être ôté de mes épaules. Mais j'en paye le prix : j'ai perdu une part de moi-même, l'amour est mort et je ne vaux pas mieux que ceux que je hais.

________________________________________________________

Illustration tirée de l'édition de 1771 de "La Nouvelle Héloïse" : "Julie brutalisée par son père" 




Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant