Chap. 34 : 1788 - Et ce fut la fuite en avant : Allons plus vite...

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                                           dédié à Loulou1510


...sans toujours comprendre


        Alors que la ville gardait toute la tension de la journée précédente j'essayais de ne plus penser à rien. Sans y parvenir. Je savais que le jeune lieutenant en second allait rédiger un rapport qui ne m'épargnerait pas. Un morveux de dix-sept ans allait, très certainement, tout arrêter net pour moi. Adieu au moindre espoir de prendre un peu de galon...

      C'était dimanche. Je n'étais pas de garde ce jour-là,  n'avais aucune obligation militaire et encore moins religieuse. Je déambulais dans la ville, observant les dégâts  nombreux laissés par l'émeute. Je vis le jeune lieutenant accompagné d'un autre jeune lieutenant et les suivis, de loin. Comme voulant oublier les groupes compacts de citadins qui, de-ci de-là, étaient encore bien visibles par les rues, ils se dirigeaient, à allure assez vive, vers l'une des deux rivières qui bordent la ville. Après avoir flâné pendant un long moment sur les berges ils descendirent au plus près de l'eau. Le courant était - et est toujours puisque la fureur de cette rivière n'a point encore été canalisée - très fort et plein de remous. Cela n'empêchait pas la marmaille, remuants enfants pauvres, de se divertir pour pas un sou en plongeant, s'aspergeant et nageant dans l'eau vive venue des montagnes. Plaisir de la liberté qui rendait ces petits nageurs vaillants et bruyants. Les observant un moment les deux jeunes lieutenants se décidèrent à les imiter. Ils ôtèrent leurs uniformes, les plièrent soigneusement sur le bord, donnèrent une petite pièce à une fillette pour qu'elle veillât sur leurs affaires et se trempèrent, très lentement, dans l'eau fraîche.

       Ils nagèrent quelques dizaines de minutes, j'allais me lasser de les observer et partir quand, tout à coup, le comportement de « mon » jeune lieutenant me parut étrange. Il semblait se débattre plus que nager. Il était emporté par le courant, vif à cet endroit. Son camarade, nageant dans l'autre sens, ne s'en rendait pas compte, pas plus que les enfants. Des hommes, travaillant au bord de l'eau, comprirent avant les autres et vinrent avec des barques pour tenter de le secourir. Le temps que tous réalisent ce qui se passait sous leurs yeux il était déjà trop tard.

       Un jeune lieutenant d'artillerie se noie et la face du monde en est toute bouleversée... Qu'aurait pu devenir ce jeune homme ? Lui était promise, qui sait, une "belle" carrière à la Fouquier-Tinville, le futur accusateur public ? Ou aurait-il été plus simplement un vaillant militaire ? Nul ne le saura jamais.


     J'étais soulagé. Lâchement. Personne n'irait plus me dénoncer pour ce que j'avais affirmé dans la folie de la journée précédente. Je ne ressentais que du soulagement. La vie broya tant de chair humaine dans les deux décennies qui suivirent que souvent, face à la mort, je mettrai comme à distance les sentiments pour ne plus rien ressentir et, ce faisant,  tuerai une part de moi plus sûrement qu'avec une balle, laissant la pire part prendre le dessus.


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L'été suit son cours


       La mort, qui frappait qui elle voulait, quand elle voulait, prit le jeune lieutenant mais ne voulut pas du capitaine.  A l'étonnement général le capitaine des Aiguières, méchamment blessé à la tête pendant la journée de tous les possibles, survécut. Mais il entra dans une très longue convalescence et un long hiver de l'esprit. Il resta bizarre, comme absent, mais toujours aimable homme, quand il avait sa lucidité.

       La vie poursuivit son cours, mais ce n'était pas un cours lent et régulier. Soldats comme civils commençaient à parler, à s'expliquer, à insister sur leur dignité comme jamais ils ne l'avaient fait avant. Des voix s'élevaient, des hommes se groupaient, des assemblées se tenaient, des demandes se faisaient connaître, devenaient doléances, presque récriminations. Puis, pour ne rien arranger, vinrent de mauvaises récoltes.

      L'automne, rempli de mauvais présages, fut sinistre...


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Fin du Tome un : Au Temps des rois

A lire : Tome deux : Révolution

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant