Chapitre 11 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - Olmeto

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Olmeto

     Nous allions bientôt achever, sans heurts majeurs, notre mission, notre voyage d'étude. Tout s'était en général bien passé. Il est vrai que le colonel n'avait pas souhaité nous faire passer par quelques lieux de l'isle où nous aurions été, affirmait-il, plus que fraîchement accueillis.

     Nous allions donc boucler notre « Grand Tour » en douze mois, comme prévu. Nous avions vu de beaux paysages, de magnifiques paysages, des forêts de pins se dressant fièrement (qui pourraient devenir de très beaux navires pour notre marine), nous avions mesuré, cartographié et dessiné tout ce qu'il nous avait été ordonné de mettre en cartes et en dessins. Tours génoises et ponts de même origine ne recelaient plus aucun secret pour nous. Nous avions tenté de comprendre la société et les habitants (sans vraiment y parvenir), nous avions discuté avec des notables, des paysans, des prêtres, des marchands, chanté avec des bergers, bu avec tout le monde -hormis avec les dames qui se tiennent en retrait.

     Nous avions, aussi, soupiré de nostalgie avec des intendants, agents publics, ingénieurs, géomètres et autres soldats, tous venus de France. J'ai une pensée particulière pour les dessinateurs, cartographes et géographes, consciencieux, opiniâtres et vraiment géniaux, chargés de trimer (pendant vingt cinq années !) pour l'élaboration de la très précise carte de Corse du Plan Terrier. Ils fournissaient un vrai travail de bénédictin. Quand nous les croisâmes dans l'isle ils nous contèrent leurs déboires. Il leur arriva ainsi de tomber dans de méchantes embuscades, alors qu'ils n'étaient que des scientifiques appliqués qui n'auraient pas fait de mal à une mouche. Mais, malgré tous les obstacles, ces hommes eurent toujours le courage de continuer leur mission, car c'étaient de vrais géographes de terrain et non pas de pédants géographes de cabinet, qui sont d'autant plus prétentieux qu'ils ne travaillent jamais hors de leurs bureaux.

     Bien sûr nous avions manqué de compagnie féminine aux haltes. A part la belle Paolina, Madame Tancrède, qui nous était apparue par quatre fois dans les endroits les plus inattendus, aux moments les plus surprenants, et qui s'en était allée, avec Maître Tancrède, aussi vite qu'elle était arrivée, nous n'avions pas eu de ces simples moments où, sans chercher à mal, hommes et femmes conversent, se sourient, se content fleurette et se font du bien en s'aimant... Cela ne semblait point trop se faire ici. Oui, en Corse, point de bagatelle. Bastien nous expliquait qu'à part Maître Tancrède et sa femme tous les autres ici se reproduisaient par génération spontanée. Oui, c'était comme cela ici, continuait-il, mi-sérieux, mi-ironique, les bébés surgissaient spontanément du néant, tels la déesse Athéna qui, dans son Olympe grec lointain, surgit toute faite, et casquée, de la tête (ou de la cuisse, je ne me souviens plus) de Zeus, son dieu de père. Oui, la génération spontanée, en voilà une explication qui pourrait être plausible tant était intense la séparation entre les sexes. Divagation. Du manque naît la divagation.

A part ce grand « petit » manque tout s'était passé sans anicroche majeure. Certes nous savions très bien que nous n'étions pas très appréciés dans l'isle, mais rares furent les moments où nous sentîmes une réelle animosité. La plupart du temps les habitants nous évitaient avec une indifférence stoïque, quelques uns firent preuve d'un intérêt poli, d'autres, encore plus rares, nous appréciaient vraiment. Ces oiseaux rares parlaient déjà français et attendaient beaucoup pour leurs carrières du royaume de France. Ils nous appréciaient donc de façon fort intéressée.

     Nous en étions là de notre voyage, descendant des montagnes, retournant tranquillement vers Ajaccio, notre ville de départ. Pendant cette année j'avais même été fait chevalier par l'authentique noble qu'était le colonel. Ne m'avait-il pas adoubé « Chevalier à l'Orange », en hommage à ma précipitation décidée, mais brouillonne ? Cela valait ce que cela valait, mais cela me faisait plaisir. Notre humeur était au beau fixe. Le temps était splendide pour une fin février, l'air limpide et pur. Les oiseaux gazouillaient. Paix sur la Terre.

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant