Chapitre 5 : Corse (mars 1785-juillet 1786) - Une sorte d'espion...

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     Le lendemain, sur le port d'Ajaccio, nous avions rendez-vous avec un certain Maître Tancrède Sampietro, homme qui nous avait été chaudement recommandé par le gouverneur, et qui devait nous servir de guide et d'interprète. Nous vîmes venir directement à nous, fendant la foule qui encombrait le quai, un homme d'une quarantaine d'années, pas très grand, l'air intelligent, bien musclé, à la peau mate, brun de cheveux, aux yeux presque noirs. Il devait nous avoir reconnu d'après description car il n'hésita pas un instant et se présenta de suite au colonel.

     « Êtes-vous le Colonel Claude de Mossières ? demanda-t-il en tendant la main. Je suis Maître Tancrède Sampietro.

- Oui, je suis le Colonel Comte de Mossières, répliqua le colonel tout en serrant la main qui lui était tendue. Voici nos compagnons de voyage, le sergent  Collot des Herbiers et le soldat Bastien Philippe Picard, mon ordonnance. »

    Nous lui serrâmes la main. Puis le colonel nous invita tous à aller boire et dîner dans une auberge du port pour y discuter des conditions et détails de notre voyage. Nous bûmes et dînâmes fort bien. Maître Tancrède était de bonne compagnie. A la fin du repas le colonel paya pour nous tous puis partit. Il avait quelques problèmes à régler avant notre départ et des visites de politesse à faire auprès de certains notables locaux. Il devait en outre s'acheter un cheval, plus de solides mulets pour nous autres, sans oublier des bêtes supplémentaires pour le transport des bagages et du matériel. Il s'y connaissait extrêmement bien en chevaux et autres mulets et ne voulait laisser à personne d'autre le soin de choisir nos montures. Bastien et moi restâmes discuter avec notre nouveau compagnon.

     Il parlait bien le français, quoi qu'avec un fort accent. Mais cet accent ne me dérangeait pas. En effet moi-même, n'ayant pas été élevé à la Cour de Versailles mais plutôt dans une arrière-cour, je ne parle pas finement notre langue mais avec l'accent du Bas-Poitou.

    Comme je voulais savoir d'où il avait appris à parler le français il me répondit d'abord qu'il refusait de répondre à ma question, tout comme si je lui avais demandé de divulguer un secret militaire de la plus haute importance. Suite à mon insistance, et ne voulant certainement pas se fâcher avec ses nouveaux compagnons, il accepta de me dire qu'il avait vécu de-ci, de-là, sans me préciser où étaient situés de-ci et de-là, dans des ports lointains ou proches, qu'il avait beaucoup vu, entendu et appris, et avait été chargé de régler des affaires pour des hommes d'importance et de leur en rendre rapport. Vivant sous des noms d'emprunt, comme Monsieur Berger ou Monsieur Leblond  - pseudonymes qui me firent sourire intérieurement car ils ne lui allaient absolument pas, ne correspondant en rien à sa physionomie - il avait donné toute satisfaction. Il finit en martelant qu'il ne m'en dirait pas plus.

    Maître Tancrède Sampietro - si tant est qu'il s'agisse de son vrai nom, ce dont je doute encore fortement, car on ne choisit pas son nom, ni son prénom, sauf quand on s'invente une autre vie-  nous faisait comprendre qu'étaient tapies en lui des zones d'ombre qu'il valait mieux tâcher de ne pas éclaircir. Demeurait en moi l'étrange impression de côtoyer une sorte d'espion, intelligent et lucide, et sachant – qualité suprême – se taire et ne parler qu'à bon escient.

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Illustration : Port d'Ajaccio en 1838 (gravure tirée du livre d'Eusèbe Girault de Saint-Fargeau "Guide pittoresque du voyageur en France")



Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant