Chapitre 12 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - Attente

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     Nous transportâmes Bastien dans la maison d'une dame qui, je le sus plus tard, était veuve. Nous sortîmes aussi doucement que possible Bastien de la carriole, puis le portâmes à l'intérieur et le déposâmes d'abord sur la table de la pièce principale. Le barbier nettoya les plaies béantes avec de l'eau chaude et des linges que la logeuse avait préparés. Puis il installa les bandes et les attelles. Trois garçons, les enfants de la logeuse sans doute, fixaient comme fascinés la blessure et le sang.

    Le barbier n'avait certainement aucune envie de voir un soldat français crever entre ses mains. Il devait penser aux problèmes que cela lui occasionnerait. Il allait faire au mieux, ainsi que la dame. Je n'étais d'aucune aide ici. Je sortis m'occuper des mulets et de nos bagages. J'étais crevé, vidé, sale, je puais. Quand je pense que tôt ce matin tout nous semblait aimable et agréable ! Maintenant l'un d'entre nous était aux portes de la mort... La fatalité. Je devenais fataliste.

     Les heures passèrent. Incapable de dormir je veillais Bastien. Au fond d'un lit il était perdu dans sa fièvre et sa douleur, criant parfois.

    J'avais donné l'argent pour le gîte et le couvert à la logeuse en tentant de lui expliquer, dans mon très mauvais italien, plus quelques mots de corse, que je ne savais pas combien de temps nous resterions. Mais, peine perdue, je manquais de vocabulaire. Rassurée par la vue de l'argent notre logeuse me sourit avec gentillesse et servit une soupe, sentant la châtaigne et l'oignon, farineuse, mais pas mauvaise et bien roborative. De toutes façons j'avais tellement faim que j'aurais dévoré la table. Elle était jolie. La dame, pas la table. Elle me fit comprendre qu'elle s'appelait Maria.

     Je me lavai un peu, changeai de chemise. Gardant la tête plongée dans un baquet d'eau je me remémorai la baignade en bord de mer. Le maximum de notre bonheur. Maintenant le minimum de notre misère. Foutue isle. Vous offrant le meilleur comme le pire.

     On me tira par la manche. Je sortis la tête de l'eau, ruisselant. C'était la logeuse. Elle me regarda d'un air étrange.

    « N'ayez crainte, Madame, je n'ai pas l'intention de me suicider. Pas maintenant en tous cas.» Comment lui faire comprendre que j'allais bien ? Je lui souris. Je sortis m'allonger sur un banc et m'endormis comme une masse.

      En m'éveillant au petit matin je vis qu'une couverture me protégeait. Certainement une attention de notre logeuse. Je rentrai pour voir Bastien. Le barbier et Maria s'occupaient du blessé, changeant ses bandages. Le barbier réinstalla les attelles du mieux qu'il put. Je compris plus ou moins que le barbier m'expliquait, en corse, que la fièvre n'avait pas baissé. Ce n'était pas bon signe.

     Il nous restait à attendre et à espérer... J'étais dehors, lézardant quelques instants au soleil, quand j'aperçus le colonel et Maître Tancrède qui revenaient, presque au galop, sur leur montures. Ils ne rentraient pas seuls. Les accompagnait un homme, un monsieur d'une cinquantaine d'années, bien habillé et portant perruque, monté sur un cheval élégant.

     Leur retour fut un vrai soulagement pour moi. Je m'empressai de tenir les brides de leurs chevaux pour les aider à en descendre. Sans même attendre que mon supérieur s'adressât à moi, rompant ainsi avec les usages militaires, je me pressai de lui apprendre que l'état de santé de Bastien stagnait et que notre moral était au plus bas.

     Pendant que Maître Tancrède s'éloignait avec les trois chevaux le colonel fit les présentations :

       " Le Docteur Carlo Jacomino, le meilleur praticien qu'il se puisse trouver à Ajaccio et dans toute la Corse, Docteur de l'Université de Bologne qui est une des meilleures d'Italie. Il a accepté de venir jusqu'ici pour apporter les lumières de la science pour la guérison de Bastien."

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant