Chapitre 13 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - J'enseigne

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        Par la force des choses nous étions coincés à l'Ulmetu, que l'on appelle aussi Olmeto. Notre ami Bastien était intransportable et nous n'avions pas la moindre envie de le laisser derrière nous dans cet état.  Au bout du compte notre voyage d'études qui devait durer une année  durerait seize mois.

      J'avais très prosaïquement - mais ces choses là importent - demandé au colonel si Bastien et moi  percevrions notre solde pour les mois d'attente que nous passerions ici. Il m'assura qu'il s'était occupé de tout. Le gouverneur, le ministère et nos régiments étaient au courant de notre retard et nous percevrions l'intégralité de nos soldes - mois d'attente inclus- à notre retour. Ce fut  d'un cœur un peu plus léger que je me mis à la découverte de notre nouveau lieu de vie. La vue depuis le village était splendide. La mer, toute proche, caressait la vue.

     Mais le colonel ne voulait pas que nous nous laissions aller à ne rien faire. En plus des soins au cheval et aux mulets, de l'aide apportée à Bastien et diverses corvées, il me donna des tas d'exercices, mathématique, trigonométrie, grammaire, etc, à faire. Dès que Bastien alla un peu mieux il n'y eu plus de pitié pour lui : il dut aussi se soumettre aux exercices d'étude.

      Je voyais que les enfants de Maria me scrutaient quand j'écrivais et faisais mes devoirs sur la table de la salle commune. Je me mis en tête de leur apprendre à lire, à écrire et, surtout, à parler le français. Leur mère, qui vivait chichement de quelques travaux de couture, et des maigres revenus d'une terre qu'elle partageait avec ses soeurs et nombreux cousins, ne possédait que la maison où nous logions. Elle la tenait de son défunt mari et appréciait d'autant plus notre présence que le colonel lui payait, rubis sur l'ongle, une honnête somme pour le gîte et le couvert. Néanmoins Maria, notre logeuse, n'avait pas de quoi payer pour que ses trois fils, de cinq, sept et neuf années aillent dans une école.

     Les garçons étaient souvent mis au travail : ramassage de petit bois, cueillette des fruits, des châtaignes, nettoyage, sarclage et entretien du potager.  En eux je me revoyais enfant. Je ne sais pas comment je m'y pris mais, en quelques mois, et malgré le peu de  temps libre dont ils disposaient,  mes élèves surent lire, écrire et parler le français. Je ne pense pas que le maître d'école improvisé que j'étais devenu fût si doué que cela. Je crois que mes élèves étaient intelligents et, surtout, étaient désireux et même impatients d'apprendre. De vraies éponges à savoir. Ils me rappelaient  le petit garçon que j'avais été.  Eux avaient un obstacle en plus : ils devaient apprendre une nouvelle langue. Tous les enfants semblent avoir cette capacité, cette facilité, à apprendre les langues, toutes les langues. S'ils n'ont pas cette capacité dans leur petite enfance c'est qu'il y a un problème quelque part. Mais « mes » petits Corses étaient du style « apprends-nous et tu verras comme nous sommes doués ». Ils apprirent si vite qu'ils servirent de traducteurs à leur mère  quand elle avait besoin de nous demander quelque chose. Le colonel participa à sa manière : en fournissant à toute cette couvée papier, plumes, encrier et abécédaires. Puis, les fois où j'étais lassé de leur faire la classe, je les envoyais dans la chambre de Bastien qui leur faisait chanter des comptines, en les accompagnant de sa guitare et de sa belle voix.

 Puis, les fois où j'étais lassé de leur faire la classe, je les envoyais dans la chambre de Bastien qui leur faisait chanter des comptines, en les accompagnant de sa guitare et de sa belle voix

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      Comme presque tous les garçons ces trois-là étaient fascinés par les armes. Ils me demandèrent de leur montrer mon épée. Je leur expliquai qu'ils se trompaient :

    « Ce n'est pas une épée. C'est un glaive. Un glaive d'artilleur. C'est comme une épée mais en plus court et plus large. C'était ce genre de glaive qu'utilisaient les légionnaires de l'Empire de Rome.

- Pourquoi y a-t-il un oiseau en haut du glaive ? C'est beau.

- L'oiseau sur la poignée du glaive est une tête d'aigle. Cela te semble beau, mais c'est surtout peu efficace quand on l'a en main.

- Quand on l'a en main c'est pour tuer des ennemis, affirma l'aîné, l'œil brillant. Vous en avez tué beaucoup des ennemis ?

- Pas un seul. Ni avec cette arme, ni avec une autre. De toutes façons ce glaive est un coupe-choux. Il sert surtout à dégager le terrain, à couper les branchages et les hautes herbes autour des endroits où nous, artilleurs, installons les canons. »

      Les garçons paraissaient déçus que je n'eus tué aucun homme. Je préférai ne pas leur apprendre que j'avais fait le guet pendant un règlement de compte sanglant, survenu quand j'étais en casernement. Pour ma part cela me convenait très bien de n'avoir pour l'instant le poids d'aucun homme tué sur ma conscience.

   « On peut toucher le glaive ? On peut jouer avec ?

- Non. C''est une arme, pas un jouet. »

        Pour couper court à toutes les velléités guerrières de ces trois louveteaux je montai sur une chaise, me hissant au maximum, et déposai le glaive et son fourreau sur la plus haute étagère de la salle, devenant ainsi un objet de convoitise inaccessible pour ces garçons pleins de rêves héroïques et de désir de sang. Les enfants ne sont pas toujours si tendres qu'on veut parfois les dépeindre.


         Vingt ans plus tard au soir de la bataille d'Iéna, alors que désabusé et aigri ce soir-là   - malgré notre victoire - je faisais les comptes des pertes matérielles et surtout humaines de mon régiment ( trop de blessés, trop de morts, comme toujours ), vint à moi, porteur d'un message du maréchal Ney, un assez jeune capitaine de cavalerie. Tout en continuant à vaquer à ma sinistre comptabilité je lui donnai ma réponse au message du maréchal. Puis je remarquai que le messager, au lieu de partir à toute allure comme il aurait dû, restait planté là, tel un piquet.

     « Je n'ai rien d'autre à ajouter pour le maréchal, lui dis-je.

- Ce n'est pas du maréchal dont il s'agit. »  Après un instant d'hésitation il reprit : « Vous souvenez-vous d'Olmeto ?

- Oui... Mais que vient faire ici ce village ?

- C'est vous qui m'avez appris à parler français, à lire et à écrire.  J'étais un des trois frères. L'aîné. »

        Tout en le dévisageant je lui souris. J'aurais été bien incapable de reconnaître, dans ce capitaine de cavalerie, mon petit élève de neuf ans. Je lui demandai des nouvelles de sa mère. Il m'apprit qu'elle allait bien et vivait toujours au village. Nous nous serrâmes la main.

         Je ne le revis jamais. J'espère qu'il a survécu aux boucheries des années suivantes. Mais, très sincèrement, j'aurais préféré qu'il devienne médecin, botaniste ou, même, magnétiseur.

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Illustration du haut : Glaive d'artilleur à tête d'aigle

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant