Chapitre 21 - Corse (mars 1785 - juillet 1786) - L' Adieu à l'isle

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      En regardant s'éloigner la côte, nous étions tous perdus dans nos pensées, nos souvenirs. Le colonel rompit le silence, demandant nos impressions.

    « Il est trop tôt pour en parler, commença Bastien. C'est comme une pièce de musique tellement puissante qu'il n'y aurait pas assez de notes pour la décrire. »

      Joliment dit. Il allait m'être difficile de faire intelligent après cela. Je me tins coi. Bastien s'éloigna en s'aidant de ses béquilles pour aller s'asseoir : rester debout sur un bateau lui était pénible. Le colonel se tourna vers moi  :

     « Sergent Collot, j'ai vu en Corse plus de choses que vous car ma mission était plus étendue que ce que vous en saviez, le soldat Picard et vous. Vous n'en avez pas vu plus car vous ne saviez pas où regarder. Vous manquez encore d'expérience, Sergent. Mais vous avez des qualités, il vous faut juste mûrir et le temps fera son œuvre. »

      Ne m'attendant pas à des compliments de sa part je lui marmonnai un remerciement. 

      Un an plus tard le colonel fit paraître son ouvrage descriptif sur les fortifications, ponts et tours génoises, avec planches de dessins. je l'achetai. Sous les noms de Sa Majesté, de son ministre et de son gouverneur de l'isle, je lus en toutes lettres les noms complets de Maître Tancrède, de Bastien et le mien. L'oeuvre nous était aussi dédiée. Etonnante sensation de trouver mon nom imprimé-là, comme la première fois où je me vis en peinture, l'impression d'être vraiment vivant puisque mon nom était imprimé dans un livre. Mon orgueil en fut si gonflé que j'achetai le livre en trois exemplaires, alors qu'il coûtait fort cher, pour en garder et en offrir.

      Nous sommes riches de ce que nous voyons, et je vis beaucoup pendant ces seize mois. Nous sommes riches de ce que nous apprenons, et j'appris aussi énormément. J'eus la chance de venir en Corse par temps de paix. Certes c'était une paix dans les armes, mais une paix tout de même. Bien que je n'eus pas droit en guise d'apprentissage de la vie et du goût aux splendeurs italiennes, ce voyage fut pour moi mon « Grand Tour »,  nom que l'on donne au voyage d'éveil qui mène les riches jeunes messieurs vers l'Italie et ses merveilles, Rome et sa grandeur. Pour tout cela la Corse resta toujours pour moi, même si je n'y revins jamais, une terre bien singulière.

  

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant