Chapitre 9 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - A la plage

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A la plage


       Nous eûmes aussi à affronter  les moustiques dans des marais près de la ville de Port-Vieux, qui se nomme ici Porto-Vecchio. L'air y était très malsain, non seulement dans les marais, mais aussi dans la ville. De sorte que, pendant la saison de l'été, les habitants préféraient fuir ces lieux insalubres et partaient se réfugier en leurs maisons, dans les montagnes. Nous étions tous las de ces moustiques et aussi -mais nous ne le révélions pas tout fort- de toutes ces tours génoises que nous devions cartographier sans relâche et avec précision, puisque telle était la ministérielle lubie, hum, la ministérielle commande, voulais-je dire.

     Il se trouvait plusieurs tours génoises près de cette petite ville. Certaines en fort mauvais état suite à des attaques des barbaresques. Cet état déplorable était préjudiciable pour la surveillance des côtes, mais était excellent pour faire un bel effet dans nos divers dessins. Bien des esthètes appréciaient les ruines, ou presque ruines, dans les dessins et gravures, car cela donnait plus de sensation et un fort beau rendu. Le colonel songeait déjà au livre et aux gravures qu'il ferait publier suite à ce voyage, et il était, avec lui-même et  ses aides, très méticuleux et très exigeant sur la qualité des dessins.

    Comme nous avions  par une très belle journée passé quelques heures à mesurer, à dessiner la tour dite Fautéa, à nous entretenir avec les gardiens-soldats de cette tour et à rédiger un rapport technique sur ses capacités défensives, nous nous accordâmes ensuite un peu de repos sur la plage proche.

     Le paysage, comme presque partout dans l'isle, était magnifique. La mer était d'un bleu vibrant, presque indécent d'intensité. C'était le milieu de l'automne, point de chaleur accablante. Juste une douce température, idéale pour nos corps et nos âmes. L'air, à la différence de celui de la ville, était sain : un vent frais, à peine un zéphyr, soufflait.

      Nous nous assîmes tous quatre sur le sable, fin et très blanc, pour admirer longuement et sans parler le paysage qui s'offrait à nous. Au loin, une voile, petit carré blanc dans le bleu immense. 

         Quel dommage, pensais-je, qu'il n'existât pas de technique permettant de garder, sur un support, l'exactitude de toute cette beauté ! Car le peintre, même le plus doué des peintres, ne peut qu'approcher cette splendide réalité, sans jamais l'atteindre. Mais, qui sait, dans les temps futurs, il existera peut-être une technique qui permettra de saisir toute la réalité en une sorte de tableau plus vrai que vrai ? Les hommes feront faire tant de progrès à la science que cette technique, j'en suis sûr, existera un jour.

      Pour l'heure nous nous contentions de laisser nos yeux être submergés par la beauté du paysage. Le colonel rompit le silence :

    « Je vous propose que nous allions nager. Cela nous ferait du bien à  tous. Qu'en dites-vous, Messieurs ? »

      Sans même attendre nos réponses il commença à ôter ses vêtements, pour finir en caleçon.

    Depuis les mois que nous étions en Corse nous n'étions pas une seule fois allés nous baigner dans la mer. Cela me semblait une idée presque incongrue.Nous avions, bien sûr, trempé nos pieds dans des ruisseaux rafraîchissants, mis nos corps sous de belles cascades revigorantes dans les montagnes et plongé nos carcasses fatiguées dans des lavoirs publics les jours d'extrême chaleur. Mais il ne nous serait pas venu à l'esprit -enfin pas à moi- de nager dans la mer. Quelle idée ! C'est salé !

    J'avais pour principe de ne pas mettre mon corps dans un liquide que je ne pouvais pas boire, donc point de baignade dans un marécage putride ou dans la mer. De toutes façons je ne savais pas nager. J'en étais là de mes rapides réflexions quand le colonel reprit :

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant