🏹 Chapitre 8.2 🏹

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Alors que le ciel se teinte de nuances vermillon, puis se met lentement à violacer, Soarën explore le village avec curiosité. Personne ne l'a arrêté ni menacé lorsqu'il y est entré. Les gens se contentent de le dévisager un instant, puis retournent à leurs affaires. Ils sont surpris de voir passer un Elfe : les habitants de la forêt de Telendriss viennent rarement leur rendre visite, et encore moins seuls. Mais le petit hameau est un lieu de passage où de nombreux voyageurs se succèdent jour après jour, personne n'est donc surpris que des étrangers s'y baladent. La population locale, composée d'Humains, ignore aimablement Soarën. Lui qui aime être le centre de l'attention en éprouve pourtant un immense soulagement. Depuis combien de temps n'a-t-il pas pu se promener ainsi en toute quiétude, sans se faire pointer du doigt, sans murmures mesquins ni regards assassins sur son passage ?

Le Traqueur découvre de ses propres yeux tout ce dont il a entendu parler par le Maître Veilleur Lleryos Phrehÿm. Comme celui-ci l'avait expliqué lors de ses enseignements, chaque construction est bâtie à même le sol. Il n'existe aucune organisation verticale, comme à Telendriss, ce qui fait que le village est assez étendu malgré son faible nombre d'habitants. À la différence des Elfes, les Humains utilisent souvent une même construction pour plusieurs fonctions. Ainsi, un commerce ou un lieu de travail peut aussi être une habitation. Il n'y a pas de logements réunis au même endroit, comme au Bosquet, ni même de système de caste qui les unit, et dont les tatouages permettraient de reconnaître les individus.

On raconte que les Humains sont égoïstes et ne pensent qu'à eux-mêmes au détriment des autres : rien que leur mode de vie le prouve. Chacun fait ce qu'il veut et vit de son côté. Au fond de lui, Soarën appréhende son premier face-à-face avec eux. Inconsciemment, il fait tout pour retarder cet instant, et traîne dans les ruelles jusqu'à ce que la nuit soit tombée et que plus personne ne soit dehors. Il examine avec attention le moindre bâtiment. La pierre et le bois sont excessivement utilisés. Il se fiche bien de l'élément minéral, mais ne peut s'empêcher de grimacer en songeant à la quantité d'arbres qui ont dû être abattus pour ce village. Ce n'est plus la peine de se demander pourquoi les Elfes de Telendriss refusent à ce point de quitter leur forêt et de se mêler aux autres races du monde, si celles-ci traitent de cette manière leur espace de vie...

L'audition sensible de Soarën perçoit bientôt un vague brouhaha, provenant de la partie est du village. Il s'y dirige, et traverse pour cela une place rectangulaire de terre piétinée, au centre de laquelle trône un cercle de pierres empilées qui lui arrive à la taille. L'Elfe s'en approche et examine le puits avec curiosité. Avec son grand trou dont il ne distingue pas le fond, il lui rappelle le bar des Brasseurs de l'Œuvrebois. Soarën se souvient que le Maître Veilleur avait dit que l'eau des villages se trouvait à cet endroit. Pour s'en assurer, il saisit un petit caillou entre ses doigts. Il le lâche au-dessus du vide, puis tend l'oreille. Après quelques secondes, un lointain clapotis lui confirme les dires de Lleryos Phrehÿm. Cela tombe bien : sa gourde est quasiment vide et il n'a croisé aucun ruisseau dans les plaines, jusqu'à présent.

Il y a certes de l'eau au fond de ce puits, mais comment la récupérer ? Le Maître Veilleur leur avait parlé d'un système de seau attaché à une manivelle. Or il ne voit rien de ce genre dans les environs. En faisant le tour de la margelle de pierre, il aperçoit des restants de bois brisé, indiquant qu'un poteau devait se trouver là autrefois. Sûrement le mécanisme pour puiser de l'eau. Alors quoi, chaque habitant de ce village doit amener son propre seau pour se servir à boire ? Soarën soupire. Les Humains n'ont pas volé leur réputation, on dirait.

— De sacrés égoïstes, effectivement. Je n'en reviens pas... marmonne-t-il entre ses dents, sidéré.

Lui n'est pas équipé de ce genre d'attirail. Cependant, ses capacités physiques dépassant de loin celles d'un simple Humain vont lui être d'une aide précieuse. Après avoir étudié la paroi intérieure du puits pendant un long moment, Soarën se débarrasse de ses affaires trop encombrantes, puis se saisit de sa gourde. Il ouvre grand la bouche et en coince le goulot entre ses dents pour avoir les mains libres. Puis il saute par-dessus la margelle et se laisse tomber dans la pénombre. Du bout des doigts, il se raccroche à une faille rocheuse qu'il avait repérée, puis passe plusieurs minutes à se chercher un chemin. Mètre après mètre, il parvient à descendre prudemment jusqu'à atteindre l'eau, dont il s'abreuve avant de remplir sa gourde. Puis il remonte de la même manière.

Soarën [MYSTIS]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant