10. Caserne

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Aitsuki resta toute une partie de la journée figée devant les restes de sa vie d'adulte. Cette poussière qui voletait à présent au gré des vents de Théa fut un jour sa maison, ou ce qui s'en rapprochait le plus. Ses larmes se mêlèrent au sable et au sang répandus sur le sol de la ville, innombrables. Ses plaintes se perdirent parmi les pleurs qui résonnaient dans toute la cité. On eut dit que les murs eux-mêmes clamaient leur douleur jusqu'au ciel.

— Réfléchis, réfléchis...

Il n'y avait rien à réfléchir, tout avait disparu en un instant. Aitsuki suffoqua, ses poumons lui paraissaient en feu, sa respiration se fit saccadée et elle tomba à genoux, mains au sol. Il lui fallut plusieurs minutes pour redevenir maîtresse d'elle-même. La jeune femme s'adossa à un pan de mur, un morceau de béton déchiqueté où l'on distinguait une forme de mâchoire. Elle s'obligea à respirer très lentement et à profiter du peu d'ombre qu'elle avait. Elle nia la mort de Rufus en bloc, peu importait ce qu'avait dit Nox, tant qu'elle n'aurait pas le cadavre sous les yeux elle refuserait d'y croire.

Il était absent, elle ne savait où, mais il était très certainement quelque part. Oui, la réponse était là, cachée, comme Rufus.

— N'importe quoi, murmura-t-elle, tu racontes n'importe quoi Tsuki. Rufus est mort.

Son propos était incohérent, tout comme son esprit, elle alternait entre des phases de lucidités et des phases de folies agglomérées avec une dépression causée par le choc et la perte de Rufus.

— Qu'aurait-fait Rufus ?

La question émergea et s'insinua dans sa tête jusqu'à la remplir totalement. Le patron de la taverne aurait trouvé une solution, facilement même, il aurait su quoi faire. Il...

— Il aurait reconstruit la Chimère, il se serait battu pour Théa, il aurait sauvé la situation et, et... Et son bar serait encore plus crade avec toute la saleté ambiante et je serais obligée de faire des heures supplémentaires pour tout nettoyer voilà !

C'était officiel elle divaguait, la chaleur, ses blessures, la fatigue faisaient qu'elle avait du mal à réfléchir. Néanmoins son délire avait au moins eu le mérite de lui apporter une solution. La Chimère était un point de repère, le sien, celui de Rufus et de tous les types louches du désert et des alentours.

Fort bien, Aitsuki avait un plan, ne restait qu'à le mettre en action. Elle se releva tant bien que mal, fit face à la ruine, posa les mains sur le hanches et regarda le tas de gravats pleine de bonne volonté. Et sa motivation fit comme un ballon de baudruche percé par une aiguille, elle explosa.

— Par où commencer ?

C'était atroce, tant de choses à faire et aucun début à l'horizon. Le vent fort et le soleil couchant lui suggérèrent un repli stratégique. Aitsuki boitilla jusqu'au palais administratif. Un centre d'aide y avait été installé. Elle se plaça dans une file d'attente et patienta. Des familles entières se trouvaient dans la salle, réparties sur plusieurs files. Des agents de la cité allaient et venaient pour prodiguer une première aide à qui la demandait.

Lorsqu'Aitsuki arriva devant un agent aussi fatigué qu'elle qui lui tendit un formulaire à remplir, elle eut la bonne surprise de recroiser Capucine, chef du clan Dlyss, qui supervisait les opérations. La vieille femme reconnue la plus jeune et lui dédia un sourire.

— Tu as besoin de quelque chose petite ?

Pour toute réponse Aitsuki pleura comme une enfant. Capucine posa une main sur son bras dans un geste maternel puis s'enquit de la raison de sa présence. La plus jeune confia son désarroi, sa solitude et son total manque de ressources.

— Nombreuses sont les familles dans le besoin. Les clans s'entraident. En tant que membre unique de ton clan tu dois comprendre que tu n'es pas une priorité, tu es une adulte. Les enfants passent avant tout.

Le cœur d'Aitsuki se serra, elle s'imagina jetée à la rue, à la merci de n'importe qui, ou pire à la merci d'une tempête. Capucine s'aperçut de son trouble, il se lisait sur son visage, et lui sourit, rassurante.

— Je voulais seulement dire par là que tu ne serais pas hébergée dans les maisons mises à disposition par les clans. Nous avons quelques places dans la caserne.

Capucine tapota l'épaule de l'agent et l'envoya chercher les affaires nécessaires. Il s'exécuta et ne disparut que quelques instants avant de revenir avec un parchemin, des clefs et une petite bourse.

— Les chambres de la caserne sont austères, nos soldats rustres mais tu seras en sécurité, déclara la chef du clan Dlyss. Clef de chambre et instructions pour le responsable de la caserne. Tu peux y rester le temps qu'il faudra.

Aitsuki bredouilla sa reconnaissance, pris les objets et s'en fut rapidement à travers les rues. La caserne était seulement à quelques pas mais la nuit tombait et rien n'était plus sûr.

Elle arriva devant la porte et fut accueillie à l'entrée par deux gardes qui protégeaient le bâtiment. Aitsuki tendit son parchemin et l'un d'eux lui fit signe d'entrer.

L'intérieur était aussi déprimant que l'extérieur, mais propre. Cela changeait de La Chimère. Son cœur se serra en pensant à ce lieu si sale et si chaleureux mais elle n'eut pas le temps de s'apitoyer sur son sort que déjà quelqu'un venait vers elle.

Le mage-guerrier la salua, prit les indications qu'elle lui tendit puis l'invita à s'asseoir. Les murs étaient nus, couleur de sable, la chaise était tout aussi sobre, et inconfortable. L'entretien ne dura pas longtemps, les questions furent basiques, les réponses également. Puis le mage-guerrier l'accompagna à sa chambre tout en lui présentant brièvement la vie de la caserne. En deux mots : pas de bruit, pas d'intrusion dans les zones non autorisées.

Ce serait assez simple à retenir, Aitsuki le remercia aussi chaleureusement que sa voix affaiblie le lui permit et pénétra enfin dans un lieu de repos. La pièce était petite, presque minuscule, elle ne contenait qu'un lit, une petite commode et un bureau. Dans un recoin un petit rideau séparait la chambre d'une salle de bain. Ce n'était pas la panacée mais la couverture pliée sur le lit laissait présager une nuit les pieds au chaud. Restait une dernière chose à régler. Aitsuki avait faim. Son corps criait famine, violemment.

Il y avait une cafétéria au rez de chaussée, ils servaient des plats à toute heure car les mages-guerriers revenaient de mission n'importe quand. L'odeur fut alléchante dès l'entrée du couloir. Aitsuki accéléra le pas et découvrit un lieu un peu plus joyeux que le reste du bâtiment. Des peintures décoraient les murs, les meubles avaient un peu de couleur mais surtout le cuisinier l'accueillit avec un franc sourire qui fit plaisir à voir. Elle se choisit quelques plats et s'en fut échanger quelques mots avec l'homme avant de se choisir une table. Ce fut assez simple, toutes étaient vides à l'exception d'une seule, occupée par un mage-guerrier à l'allure peu reluisante. Evidemment sur les centaines de mages-guerriers qu'abritait la caserne il fallait que ce soit lui.

— Tu comprendras en goûtant pourquoi je viens si souvent à La Chimère, enfin, venais.

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