13. Conseil

2.3K 284 19

La difficile obtention des permis de reconstruction enfin derrière elle, Aitsuki pu plonger dans le très machiste monde du bâtiment. C'était l'un des derniers bastions entièrement masculins de la cité où se retrouvaient les esprits les moins progressistes. C'est pourquoi son rendez-vous, Dominique, apparut être une femme. Rien de tel qu'une exception pour confirmer la règle.

Dominique était chef de chantier depuis une vingtaine d'années. Les démolitions n'étaient pas des faits courants à Théa, les maisons creusées à même la roche étaient souvent centenaires et résistaient à l'œuvre du temps. Mais la vie tranquille était régulièrement ponctuée par des attaques semblables à celle subie il y a peu. De par son statut de cité guerrière, Théa était une cible de choix. En conséquence le marché du bâtiment était porteur et les affaires de Dominique fonctionnaient bien. Son carnet de commandes actuel était plus que rempli et seul l'intervention de Capucine du clan Dlyss, encore elle, avait permis à Aitsuki de lui arracher un rendez-vous.

— J'imagine que c'est ce tas de gravats, déclara Dominique en observant avec attention ce qu'il restait de la Chimère.

Derrière ses lunettes, la femme d'une cinquantaine d'années scruta les décombres, identifiant les matériaux utilisés. Elle remarqua des morceaux de bois de bonne qualité, ce qu'il en restait du moins, un ciment ancien, et quelques restes de nappes coincés qui flottaient aux vents.

— C'était quoi avant ?

— Une auberge, répondit Aitsuki avec un sourire.

— Vous ne deviez pas recevoir beaucoup de clients vu le quartier, constata Dominique en jetant un coup d'œil aux alentours. Vous êtes au fond d'une petite ruelle biscornue, à moitié enfoncés dans ce pan de pic rocheux. Vous êtes sûre de vouloir reconstruire ici ?

Aitsuki dit avec entrain qu'elle était certaine de sa décision, à vrai dire elle n'avait jamais envisagé de reconstruire l'auberge ailleurs, cela ne lui avait jamais traversé l'esprit.

— Vous avez de quoi payer au moins ? Je ne fais pas crédit, précisa Dominique.

— Dès que nous avons un accord je vous paye, déclara Aitsuki. Je suis prête à y mettre le prix mais je veux que cela soit rapidement reconstruit.

— Pas de problème ! Mon équipe est spécialisée dans l'accélération des tâches, nous optimisons nos travaux à l'aide de procédures centrées sur la mise en parallèle de tâches indépendantes. Une fois que vous aurez validé les plans avec notre architecte nous commencerons.

Malgré la suspicion dont la chef de chantier faisait part à son égard, Aitsuki fut satisfaite de l'entretien. Cela allait lui coûter un bras mais la Chimère serait bientôt reconstruite et les activités de l'auberge pourrait reprendre. Ne restait qu'un dernier détail à régler.

— Entre la phase de déblayage et le début de la construction il me faudra le passage d'un expert, cela prendra une nuit, mais c'est essentiel.

Dominique haussa les sourcils.

— Dans quel but ? Mon travail est de la meilleure des qualités.

— Je n'en doute pas, répondit précipitamment Aitsuki, mais ce lieu est un lieu sinistré, je voudrais qu'il soit purifié avant que ne soit faite la reconstruction. J'aimerais que les dieux soient avec nous.

Le discours était bien ficelé, soigneusement préparé et la réaction de la chef de chantier anticipée. Dominique parut rassurée et ne posa pas plus de questions, chacun avait ses croyances religieuses et elle s'imagina déjà un prêtre jeter de l'eau avec les feuilles d'une branche bénite partout sur l'emplacement qu'elle aurait libéré.

— Nous avons donc un accord, déclara Dominique avant de mentionner un prix. Nous commencerons dès que l'argent sera reçu.

Elle manqua de s'étouffer lorsqu'Aitsuki ouvrit le gros sac qu'elle portait alors en bandoulière et en sortit une volumineuse bourse d'argent.

— Je pensais que cela me coûterait plus cher, annonça l'adolescente en retirant des liasses de billets avant de tendre son dû à la chef de chantier. Vous pouvez commencer !

***

Le problème de la reconstruction réglé, Aitsuki abandonna Dominique à ses travaux et se pressa de gagner le centre de Théa. Pour la première fois de sa vie elle allait pénétrer à l'intérieur du temple, dans la grande salle du conseil. Capucine lui avait offert son aide sans contrepartie mais lui avait fortement conseillé de commencer à s'impliquer dans la vie du village. Aitsuki était une chef de clan, d'un clan minuscule certes, mais d'un clan. Et ce statut avait des privilèges mais également des devoirs que peu de chefs de petits clans respectaient, pour le grand plaisir ou la grande joie des autres chefs.

Le temple était un immense bâtiment creusé dans un seul pic rocheux qui s'élevait haut dans le ciel de Théa. De multiples petites fenêtres creusées dans la roche ouvrait le temple au monde et permettait à ses occupants d'observer la radieuse météo de la cité. Parfois, un rayon de soleil apparaissait entre deux tempêtes de sables. Il y faisait chaud mais l'ambiance était glaciale. Les visages étaient encore marqués par l'attaque et ses séquelles. L'angoisse de l'incertitude y était flagrante.

Aitsuki entra dans le grand amphithéâtre où siégeait le conseil après avoir décliné son identité aux gardes. Une centaine de femmes se répartissait sur autant de bancs de roche disposés en marches concentriques. Les armoiries de Théa étaient peintes sur le mur et tout autour s'étalaient les portaient encadrés de tous les défunts chefs de clans. La jeune femme constata avec surprise que des hommes figuraient parmi les défunts puis réalisa que le conseil fut un jour composé d'hommes. Leur présence rappelait à toutes les chefs de clans que leurs ancêtres avaient pris le pouvoir et que jamais elles ne devraient le rendre.

Aitsuki s'assit sur un banc vide. Elle fut un peu honteuse de ne pas avoir fait d'effort vestimentaire lorsqu'elle vit s'asseoir à côté d'elle une femme parée d'un kimono de cérémonie. Beaucoup de chefs étaient également apprêtées de la sorte, cela accentua le sentiment d'inconfort.

La séance commença sans que la jeune femme ne puisse voir la présence rassurante de Capucine, la chef du clan Dlyss était pourtant probablement quelque part ici. La doyenne des chefs, assise seule face à toutes les autres, déclara la séance du conseil ouverte.

— Le seigneur de Théa a demandé l'autorisation de s'adresser au conseil ce jour. Acceptez-vous d'accéder à sa requête ?

De nombreuses mains se levèrent, un morceau de tissu bleu vif entre les doigts, le conseil donnait son accord à une forte majorité.

— Si vous êtes contre il vous faut brandir un tissu rouge, murmura la voisine d'Aitsuki.

— Je, bredouilla Aitsuki, c'est simplement que je ne connais pas les us du conseil, répondit la jeune femme sur le même ton.

— Lever du bleu pour signifier votre accord ou bien du rouge. Aucun mouvement signifie que vous vous ranger à la majorité.

Aitsuki la remercia et rangea dans un coin de son esprit le besoin d'avoir toujours des mouchoirs colorés avec elle.

Un homme entra et vint se placer au centre de l'amphithéâtre, face aux chefs de clans. Aitsuki eut un frisson en le regardant, frisson qui s'accentua lorsque l'homme posa les yeux sur elle alors qu'il balayait la salle du regard. Nox ressemblait décidément beaucoup à son père. Il avait hérité de son regard perçant, sombre, et de sa stature imposante. En le voyant ainsi devant elle, la jeune se fit la réflexion que père et fils partageaient également la même arrogance et suffisance. Il émanait de lui une certaine puissance, une aura ténébreuse qui n'avait rien pour plaire.

— Mes chefs, clama-t-il d'une voix forte, il y a un traître parmi nous !


NoxLisez cette histoire GRATUITEMENT !