7. Psychédélique

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Le coup d'œil circonspect de Nox valut tout le mal qu'Aitsuki avait enduré pendant son séjour elle ne savait toujours pas où avec Rufus.

— J'ignorais que La Chimère tournait aussi bien, commenta le mage-guerrier en rangeant son dû.

La grande bourse de cuir disparut sous sa cape mais permit à la jeune femme de noter la présence d'un poignard soigneusement rangé le long du flan. Elle reporta son regard vers le visage de Nox et fit un grand sourire.

— Rufus a quelques économies, il a mis un peu de côté durant sa carrière en tant que mage-guerrier.

Le vieil homme avait prédit cette question et préparé la réponse. Nox ne perdrait pas une occasion de prendre le barman sur le fait. Il y avait déjà bien assez de soupçons portant sur des activités clandestines au sein de La Chimère.

— Des économies bien sûr, répéta Nox d'un ton froid, il n'en croyait pas un mot c'était certain.

— Nous sommes quittes à présent, déclara la blonde avec assurance, désirez-vous prendre un verre ?

Nox se pencha vers elle et lui murmura que c'était loin d'être la fin entre eux.

— Qu'as-tu donné à Rufus en échange de tant d'argent ? Je te croyais sans ressources ?

Des souvenirs de sa semaine passée avec le vieux barman remontèrent avec violence et la firent tressaillir. Jamais elle ne raconterait ce qu'elle avait vu, entendu ou fait là-bas. Elle chercha rapidement de quoi s'occuper et saisit un verre qu'elle entreprit d'essuyer soigneusement avec un chiffon. Ce fut au tour de Nox de sourire. Il ajusta sa cape derrière son épaule puis s'assit sur l'une des chaises hautes situées devant le bar en bois sombre.

— Il se fait vieux non ? Rufus. Murmura le mage-guerrier avant de tendre le bras vers le verre que la jeune femme nettoyait toujours.

Il attira ensuite à lui l'une des bouteilles posées sur les étagères derrière le comptoir. Il l'ouvrit, en renifla l'odeur puis grimaça mais s'en servit tout de même une bonne rasade.

— La moitié des breuvages de ce bar est frelatée et l'autre moitié est interdite de consommation dans Théa. Plus tu resteras ici, plus tu risqueras de faire un truc qui t'enverra directement dans le puit.

— Depuis quand vous souciez-vous de mon sort ? demanda la jeune femme avant d'épousseter son pantalon.

Elle s'éloigna afin de servir d'autres clients mais garda Nox dans son champ de vision. Il était toujours aussi effrayant dans son armure noire. Cette animosité et cette rivalité avec Rufus créait ce climat désagréable. Aitsuki n'arrivait pas à comprendre pourquoi Nox venait aussi souvent à La Chimère. S'il savait que Rufus fleurtait avec l'illégalité il était dans son devoir de l'arrêter et assurément il avait assez d'informations pour le faire. Pourtant chaque jour était un jour de liberté supplémentaire et La Chimère continuait d'accueillir des gens louches.

Nox partit avec l'aube, sans bruit. Aitsuki soupira de soulagement alors qu'elle commençait le nettoyage final de la grande salle. C'est alors qu'apparut Rufus, toujours en boitillant, à l'entrée de la taverne. Il avait disparu au crépuscule si bien qu'Aitsuki fut à la fois heureuse et mécontente de le voir.

— J'ai dû gérer le service toute seule ! Trois hommes te demandent, ajouta-t-elle. Et Nox est venu !

— Je ne suis pas venu seul ! répondit le vieil homme en s'approchant avec un sourire.

Il la prit dans ses bras, la remercia chaleureusement d'avoir fait tourner la boutique sans elle puis s'écarta pour lui présenter l'homme qui était resté jusque-là en retrait. Vêtu de vêtements usés jusqu'à la corde, toute la partie gauche du visage à moitié dissimulée par un masque en cuir brun, Aitsuki le reconnut sans peine car il avait une chambre attitrée ici.

— T'as ramené le gardien du temple de la Grande Mère ? s'exclama-t-elle.

— Je te présente Smo, un ancien collègue de l'armée. Smo est l'un des rares hommes dignes de confiance dans ce village.

— Je ne suis pas vraiment gardien, précisa Smo, disons plutôt que je reste dans les alentours.

Rufus confirma d'un signe de tête et annonça que Smo était un très bon ami et informateur. Nombreuses étaient les décisions au sein du temple de la Grande Mère, il abritait un grand auditorium. De ce qu'Aitsuki en savait, c'était une grande salle austère, en pierres brutes, circulaire et dominée par une statue de la première présidente du conseil de Théa : Isuzu. Isuzu avait pris les rênes lors de la grande révolte des femmes et s'était avérée être un grand leader. La ville lui devait beaucoup. Elle avait mené de grandes réformes et jeté les bases de la société actuelle. Si tous les militaires rêvaient de devenir le seigneur de Théa, toutes les chefs de clans souhaitaient succéder à Isuzu et être inspirées par sa sagesse.

Seules les chefs avaient accès au temple et c'est dans ce lieu qu'elles se réunissaient, en assemblée ou bien en privé. Savoir qui s'y rendait, avec qui, combien de temps, fournissait de précieuses informations à Rufus.

— Je ne suis pas resté inactif pendant que divaguait avec les plaisirs de l'herbe arc-en-ciel, je suis retourné à Théa pour discuter de la meilleure marche à suivre avec Smo.

Aitsuki se renfrogna, elle se rappelait fort bien son réveil, perdue au milieu de nulle part, seule, en sueur et terrorisée. Le ciel au-dessus d'elle était alors redevenu blanc et elle se s'était retrouvée sur le sol où Rufus l'avait abandonnée mais le voyage intérieur n'avait pas été de tout repos. Elle avait plongé dans un océan de couleurs. Elle avait vu des choses, plus ou moins abstraites, qui avaient révélé une part d'elle qu'elle n'avait jamais soupçonnée. Plus que jamais Aitsuki s'était félicitée de ne pas avoir intégré l'armée, la mort était partout. Durant son périple aux mille et une couleurs elle avait parcouru des contrées magiques, lointaines, et, fait une rencontre terrifiante. Elle avait rencontré une créature gigantesque, dont les traits n'avaient rien d'humains mais qui pourtant lui parla dans sa langue. Et la bête avait entendu parler de Rufus... et de Nox. Alors qu'elle était en plein trip avec une créature mystique, une chimère, Aitsuki était encore hantée par les deux hommes.

— Je suis Chaos, lui avait déclaré la chimère, et toi, tu es chanceuse.

Aitsuki, si droguée fut-elle, n'avait pas réellement acquiescé. Cela fut-il à cause de la puanteur ambiante ? De la peur que la chimère lui inspirait ou simplement le fait que toutes les couleurs avaient alors disparu pour laisser place à un univers tellement sombre ? La jeune femme n'aurait pu le dire mais elle ne s'était pas sentie « chanceuse », maudite plutôt.

— Que voulez-vous de moi ? s'était-elle entendue demander.

La chimère avait ri, ri. Elle en avait crachoté des flammes blanches et argentées.

— La même chose que toi : tout.

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