23. Héritage

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Aitsuki rêva plusieurs jours encore de cette vaste plaine sanglante. Celle-ci demeurait vide, rouge, et silencieuse. Le calme qui y régnait était rarement perturbé, lorsque l'ombre d'une chimère se découpait sur le sol détrempé. Aitsuki la regardait traverser le ciel, majestueuse et terrifiante. Elle l'avait identifiée lors de son second rêve, Chaos. Le maître des lieux parcourait son royaume, imperturbable. Avait-il remarqué la présence de l'humaine quelques dizaines de mètres plus bas ? Aitsuki en doutait, si tel était le cas Chaos n'avait pas daigné s'intéresser à elle. Une nuit pourtant Chaos s'approcha d'elle. La chimère avait un message pour elle : les humains n'étaient pas les bienvenus dans son royaume.

— Je n'admets que les nés-morts, lui dit-elle. Les autres passeront de vie à trépas pour avoir osé fouler mes terres.

— D'accord, murmura Aitsuki.

Que répondre à cette interjection ? Elle ne contrôlait pas les mouvements de troupes dans la région, elle n'avait même jamais envoyé personne ici. Chaos étendit ses ailes mais il s'interrompit lorsqu'Aitsuki lui cria une question.

— Il parcourt mes terres, vers l'ouest. Des hommes s'y sont massacrés, il cherchait les cadavres.

— Et Rufus ? demanda Aitsuki. Est-il vivant ?

— Les nés-morts ne sont jamais vraiment vivants.

Il s'envola sur ces paroles obscures. Aitsuki le regarda briser la monotonie du ciel par sa silhouette puis décida qu'il était temps d'explorer les lieux. Elle marcha longtemps sans rencontrer le moindre animal. Nulle âme ne semblait vivre ici. Elle erra vers l'ouest, au milieu des grandes plaines. L'environnement désert paraissait plus hostile qu'il n'était réellement. Rien ici ne lui voulait du mal, ni ne menaçait de l'emprisonner dans le puit.

La fatigue était de plus en plus prenante, elle étendait son emprise sur la jeune femme qui peinait à garder les yeux ouverts toute la nuit. Le jour elle rêvait de ce lieu si incongru, mais lorsque l'astre solaire se couchait, elle débutait sa vie. La chimère accueillait toujours son lot de visiteurs perdus, d'addictes en tout genre et de malheureux en quête d'oubli.

Grogne, au poste devant son verre tous les soirs, ainsi que tous ceux faisant partie de "sa" ligue, la décevait au plus haut point. Ce n'était qu'une bande de fainéants qui cuvait son vin. Les ligues clandestines évoquaient dans le souvenir des habitants de Théa des récits de combats acharnés, des tueurs sans pitié, d'une violence inouïe, des malfrats prêts à tout qui ne respectaient rien ni personne. Quiconque pensait aux ligues clandestines sentait la peur s'insinuer en lui, la crainte d'avoir sa tête mise à prix, et une étrange fascination. Elles étaient le monstre dans le placard, l'ombre meurtrière, la menacée invisible et imminente. Paradoxalement elles étaient également le symbole de la liberté, de la révolte face à l'autorité, de l'aventure.

La Chimère faisait bien pâle figure à côté de ces idéaux, Aitsuki se sentait particulièrement en désaccord avec la réputation des ligues clandestines. Elle passait plus de temps à nettoyer les saletés laissées par ses « membres », hauts brigands dangereux (pour ses stocks de boissons) qu'à effectuer des tâches de chef de ligue.

Une nuit comme les autres s'achevait et Aitsuki, au bord de l'évanouissement, se préparait au cauchemar qui allait suivre, comme chaque jour. Elle gagna sa chambre, s'allongea sur son lit, profita des quelques instants de répit que lui offrit le meuble, puis sombra dans le sommeil.

Les plaines de Calliope l'accueillirent, sanglantes. La pluie rouge marquait le sol et imprégnait la terre de ses couleurs écarlates. La jeune femme fut bientôt trempée, couverte de ce liquide poisseux qui lui collait au corps. Elle marcha sans but, moyennement décidée. Ce n'était qu'une nuit d'horreur parmi d'autres. Un vol d'oiseau attira son regard vers l'ouest. Quelques grands volatiles formaient de larges cercles à seulement quelques mètres d'altitude, des charognards...

Aitsuki avança vers eux avec précaution et découvrit, non sans dégoût, l'objet de leur attention. Une demi-douzaine de mages-guerriers étaient étendus là, baignant dans leur sang séché, leurs corps déjà largement attaqués par les détritivores. Les mouches volaient et la puanteur était difficilement soutenable. Aitsuki mit un pan de sa manche devant son nez et sa bouche pour tenter d'atténuer l'odeur. Elle remarqua avec horreur les insignes sur les armures des mages-guerriers, ils furent un jour membres de l'armée de Théa. A présent ils n'étaient plus que des cadavres.

Elle hésita à courir, le ou les tueurs ou les choses qui avaient fait cela étaient peut-être encore dans les parages. Mais Aistuki rejeta cette possibilité, vu l'état de décomposition, les hommes étaient là depuis plusieurs jours. Il y avait fort à parier que la menace s'était éloignée. Sa curiosité la poussa au contraire à s'approcher, Aitsuki voulut connaître l'identité des mages-guerriers. Son cœur s'accéléra alors qu'elle crut reconnaître l'un d'eux, malgré son visage déformé par le combat et la pourriture.

— Non, murmura-t-elle alors que sa vue s'embuait avec ses larmes. Ce n'est pas possible.

Même mort il lui faisait peur. Ces cheveux sombres, cette mâchoire tranchée, cette cape noire, c'était lui. Les larmes se succédèrent sans qu'elle ne puisse les contenir, elle lui avait pourtant demandé de revenir vivant. Il avait promis.

— Nox.

Elle tomba à genoux et resta là, les bras ballants, mélangeant ses larmes avec la pluie de sang, au milieu des cadavres.

— Ce n'est pas possible, grogna une voix au-dessus d'elle. Voilà plus d'une semaine que j'erre pour les retrouver, je me bats avec des monstres en tout genre et lorsqu'enfin j'y parviens, tu es déjà là, à pleurer mon père.

Aitsuki leva la tête et écarquilla les yeux de surprise. Il se tenait devant elle, aussi sombre et vivant qu'à l'accoutumée, l'air ennuyé en plus.

— Nox, répéta-t-elle avant de baisser à nouveau les yeux vers ce qu'elle pensait être son cadavre. Tu es vivant, c'est ton père ?

— Tu devrais consulter pour ta vision. Je ne lui ressemble pas tant que cela, surtout dans cet état.

Si elle n'avait tant été empêtrée dans la boue elle lui aurait sauté au cou. Elle se contenta de lui tendre une main qu'il daigna saisir avant de l'aider à se relever.

— Tu n'es pas réellement ici, constata-t-il. Où es-tu ?

— Dans mon lit, je crois, répondit-elle. Les journées sont plus agitées que les nuits, je fais de drôles de rêves en ce moment, je suis ici, et là-bas.

— Alors retourne dormir ! ordonna Nox en la repoussant de ses mains.

Aitsuki ouvrit les yeux, épuisée, mais un large sourire aux lèvres. Dehors la nuit était tombée, sa « journée » de travail avait déjà commencée. La jeune femme tenait à peine sur ses jambes mais elle était heureuse : Nox était vivant. Le seigneur de Théa ? Nettement moins. 

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Merci d'avoir lu ce chapitre ! 

Axel. 

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