La vie à pleines dents - partie 1

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Des taches rouge sombre brillent sous la lueur de la lune. Il faut dire que la pâleur de la neige les fait ressortir d'une façon obscène.

Cela fait des mois que tu es sur la piste du tueur de ta sœur bien-aimée, et, cette nuit, il semblerait que la chance soit de ton côté. Jamais tu n'as été si proche. Jamais la piste n'a été si fraîche.
Tu resserres ta longue écharpe émeraude autour de ton cou et te remets en route à travers les jardins à la françaises du manoir. Tu penses déjà à la récompense que tu offriras à l'homme qui t'as mis sur cette voie. C'est un fouineur, une petite vermine et un clochard, mais il a des yeux et des oreilles partout. Sans son tuyau, tu serais toujours à écumer les bars de Whitechapel, à parler avec ce que le peuple fait de pire, dans l'espoir de décrocher un indice ridicule pouvant te mettre sur le chemin du tueur.

Tu n'es ni flic, ni détective. Mais tu as de l'argent. Beaucoup d'argent et d'influence.
Ta sœur aussi en avait, mais ça ne l'a pas sauvée. Elle a disparu un jeudi, la veille de son mariage avec un baron. Tu as d'abord pensé qu'elle s'était enfuie, le futur époux étant plus vieux qu'elle de 15 ans et ayant été imposé par vos parents. Mais, le samedi, son corps était retrouvé sur les berges de la Tamise.
Lacéré dans divers endroits, les traits figés dans une expression d'horreur, exsangue.

Tu ignorais, alors, quel genre de créature pouvait faire de tels dégâts, mais ça ne t'as pas empêché de partir à la recherche du meurtrier. Jessica avait 17 ans, elle ne méritait pas de finir comme ça. Personne ne le mérite.

Tu suis les traces de sang qui se détachent de la couverture virginale, laisse derrière toi des traces de pas qui terminent de la défigurer. La piste te mène à la porte du manoir. Une bâtisse imposante de style XVII aux pierres brun pâle et aux larges fenêtres. C'est presque trop simple et tu crains un instant d'être tombé dans un piège. Mais non, le monstre ne peut savoir que tu es si près, que tu sais ce qu'il est.
La porte n'est pas bien fermée et un peu de neige se glisse par la fine ouverture. La poignée est couverte de sang. Tu détaches le poignard à ta ceinture, le glisse dans ta manche longue aux finitions en dentelle. Les boucles blondes que tu portes aux épaules s'élèvent et s'abaissent au rythme de ta respiration. Être si près du but te donnerait presque le tournis. Tu pousses la porte du bout de la botte et rentres.

La pièce est lumineuse, éclairée par de nombreux chandeliers. Un large escalier sur la droite mène à une galerie qui en fait le tour. De lourds tapis recouvrent le sol et, sur l'un d'eux, bien en évidence au milieu de l'entrée, le corps d'une jeune paysanne termine de se vider de son sang.
Tu hésites à lui porter secours, elle n'a pas bougé d'un cheveu depuis ton arrivée et tu risques d'avoir besoin de tous tes réflexes si la chose qui l'a attaquée s'en prend à toi.

La porte sur ta gauche s'entrouvre soudain et tu te retournes, sur tes gardes. Dans l'encadrement, un garçon te regarde. Pas âgé de plus de 11 ans, ses cheveux noirs en bataille. Du sang lui macule le visage, s'écoule goutte à goutte de son menton et tache sa chemise à jabots jadis blanche.
Ta première impulsion est de vouloir aider l'enfant, le faire sortir d'ici au plus vite. Tu fais deux pas dans sa direction et t'arrêtes. En le regardant mieux, tu remarques ses yeux injectés de sang, ses mains agitées de tremblements, comme celles d'un ivrogne en manque, son teint livide, là où le sang étranger ne l'a pas recouvert, du moins. Ce pourrait-il que ce soit cet enfant le monstre que tu recherches ? Cette pensée te fait froid dans le dos.
Quand, soudain, le gosse pousse la porte, sort de sa pièce et te fonce dessus. Tu as à peine le temps de sortir ton poignard qu'une voix de ténor retentit dans les escaliers.
— Non, Xavier. Non.
Est-ce qu'il y en a plusieurs ? Dans un tel cas, tu seras bien embêté avec pour seule défense ton petit poignard en argent. Tu te retournes vers l'homme qui a parlé sans pour autant quitter l'enfant du coin de l'œil et en gardant ton arme pointée vers lui.
Il est... Somptueux. Tu côtoies des nobles depuis ta naissance, mais jamais tu n'as rencontré un homme avec une telle prestance. Ses traits sont ceux d'un aristocrate, un nez fin, des pommettes hautes, des sourcils longs et effilés, une bouche juste assez charnue pour ne pas sembler pincée, mais pas assez pour lui donner un air vulgaire. À mesure qu'il s'approche, tu peux mieux le détailler. Ses yeux sont d'un noir d'encre, sa chemise blanche et son pantalon épais et rouge ont été taillés dans des tissus de qualité. Les broderies qui les relèvent ont probablement rendue aveugle la couturière chargée de leur réalisation.
Ses cheveux d'un châtain foncé, coupés plus courts que les tiens, ondulent également un peu.
Quand il marche, tu as l'impression de le voir flotter, et quand il parle, sa voix résonne fort dans la grande pièce, enlise tout dans son velours. Il s'avance vers toi et te tend une grande main aux doigts sertis de larges bagues.
— Je vous prie d'excuser mon fils, Monsieur. Il est à un âge où l'on se laisse facilement influencer, et les enfants du village lui ont raconté l'histoire d'un monstre qui boit le sang de ses victimes. Depuis, il ne cesse de jouer à cela.
Ses yeux roulent dans ses orbites d'une façon qui te semble peu naturelle. En voyant que tu ne réagis pas, il tourne les yeux vers l'endroit que tu t'efforces de ne pas regarder, mais vers lequel tu reviens en permanence. En découvrant le corps ensanglanté de la villageoise, il soupire. Puis reprend d'un ton dur et sans appel.
— Elizabeth ! Cela suffit, maintenant. Il claque des doigts et la jeune femme se remet debout dans une attitude soumise. Veuillez aller aider mon fils à se préparer pour ce soir.
Un seul regard de l'homme dans sa direction décide l'affreux gamin à s'éloigner en compagnie de celle que tu supposes maintenant être sa gouvernante. Ils passent une porte au fond de la pièce, la referment. Vous voilà juste tous les deux, maintenant. Tu te rends compte que ça fait longtemps que la main de l'homme est tendue vers toi. Tu escamotes le coutelas dans ta manche et refermes ta main palote sur celle de l'aristo. Il te sourit toujours, plonge son regard dans le tien et se présente.
— Lord Richard Van Ruth.
Tu te sens idiot, soudainement. Tu es entré sans y être invité chez cet homme et a menacé son fils d'un couteau. Il pourrait légitimement porter plainte. Pourtant, il te sourit encore toujours, attendant que tu te présentes.
— Arthur Cortèz.
L'homme soulève un sourcil intéressé.
— Un lien avec le conquistador ?
Tu secoues la tête.
— Pas à ma connaissance.

L'Avent Tuera (calendrier de l'avent 2019)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant