On l'a bien vu, dans l'article précédent, c'est la seule chose qui a retenu votre attention entre deux bâillements à peine contenus, alors on va essayer de satisfaire votre curiosité à cet endroit.
Bien avant le mellotron et le thérémine, avant le pianocktail même, il y a donc eu le vibriophone, qu'il ne faut surtout pas confondre avec le vibraphone, car, bien que l'on ignore à peu près tout à son sujet, on peut affirmer avec aplomb qu'il n'y a absolument aucun, mais alors aucun rapport.
On n'a retrouvé aux archives municipales tromblonnaises que des écrits administratifs le mentionnant à la marge, à l'occasion de festivités ponctuelles, et il n'existe à notre connaissance aucune esquisse, gravure ou autre repère graphique donnant une idée de son apparence. Des ces mentions anecdotiques et clairsemées, il ressort que le vibriophone était un instrument encombrant et fixé au corps du musicien, qui le faisait vibrer non par l'intermédiaire du souffle ou d'un clavier, mais en lui transmettant les vibrations de son propre corps, c'est-à-dire en dansant. Fait notable et unique dans l'histoire de la chose musicale : avec le vibriophone, c'est pour une fois la danse qui précède la musique, et non l'inverse. Un procès-verbal des minutes du conseil municipal fait état d'une « échauffourée survenue lors d'un concert de la fanfare, après que le vibriophoniste a plusieurs fois bousculé les autres musiciens et fait tomber le trompettiste sur la grosse caisse. » L'incident dénote bien la nécessité de s'agiter avec vigueur pour jouer de cet instrument, dont l'usage impliquait un investissement physique supérieur et non sans risques, ce qui peut nous éclairer sur la rareté des vocations.
Cette précieuse indication permet des spéculations sur l'aspect du vibriophone, dont on subodore qu'il devait être attaché au corps par un harnais, à l'instar de l'accordéon, et composé d'éléments vibratiles, par exemple des cordes (une théorie propose la forme d'une harpe circulaire qui entourerait complètement le musicien) ou des tôles métalliques qu'il faudrait faire onduler pour produire les notes souhaitées.
En l'absence d'indices concluants sur la forme et la matière, on en est réduit à des conjectures quant au son qu'il émettait. Les minutes du conseil municipal, ici encore d'un secours inestimable, témoignent de malaises survenus chez des spectateurs lors de plusieurs concerts, notamment un « sifflement intermittent dans l'oreille qui semble avoir persisté longtemps après la fin de l'évènement. » Bien qu'il soit impossible de lier avec certitude cet effet indésirable à l'action du vibriophone, l'hypothèse n'est pas sans poids, et suggèrerait la capacité de l'instrument à atteindre des seuils sonores perturbants pour l'ouïe humaine, dans les graves ou les aiguës. Certains s'accordent à penser que le nom de la ville, Tromblons-sur-Esbigne, ne serait pas une référence au tromblon (qui n'est, comme chacun le sait, pas du tout un instrument de musique) mais une onomatopée évoquant le son qui émanait du vibriophone.
On ignore s'il y a eu plusieurs exemplaires de cet appareil. Il est possible qu'il n'en ait existé qu'un seul, dont l'invention demeure un mystère. La première mention qui en est faite dans les documents officiels remonte au XIXème siècle, environ à l'époque où, en d'autres points du globe, Thomas Edison concevait son trombone électrique à pédales et Nikola Tesla son violoncelle à bobine rechargeable. Contrairement à eux, l'inventeur du vibriophone n'a pas eu l'heur de voir son nom entrer dans l'histoire, ni son instrument passer à l'illustre postérité de ses rivaux, peut-être par un excès de modestie déplacé ou faute d'avoir honoré un rendez-vous au bureau des brevets.
L'énigme de sa disparition reste, elle aussi, entière. Le vibriophone a-t-il été victime de la déliquescence de Tromblons, dont les fonctionnaires indignes, dans leur incurie patentée, ont laissé se dissoudre la seule et unique fanfare de la Vallée de la Bielle ? Ou a-t-il volé en éclats après avoir vibré trop fort, une dernière fois ? Dérobé par quelque mélomane peu scrupuleux qui le garderait jalousement à l'abri des regards (et des oreilles) ? On ne peut qu'espérer, désormais, qu'en effet, comme les physiciens le prétendent, les vibrations une fois émises ne s'arrêtent jamais plus, et que quelqu'un, là-haut, un jour, puisse intercepter dans leur course intergalactique celles du vibriophone et les renvoyer aux inconséquents que nous sommes, nous qui n'avons pas su les retenir. Si vous avez entendu comme un léger sifflement durant votre lecture, peut-être ce jour est-il enfin advenu.
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FOLKLORE ET HABITAT DE NOS RÉGIONS
General FictionPanorama encyclopédique des traditions, habitats et autres curiosités typiques de nos régions, dans le but d'enrichir la culture de qui le lira.
